Deux prostituées françaises ont tué 123 soldats allemands pendant les nuits de l’Occupation.
Il y a des nuits qui ne finissent jamais, qui restent vivantes en vous des décennies plus tard, comme une blessure qui guérit à la surface mais saigne à l’intérieur. L’aube du 14 mars 1944 était l’une de ces nuits. Cette nuit-là, dans un bordel oublié de la rue de la Huchette à Paris, deux femmes ont accompli ce que des bataillons entiers de la Résistance n’ont jamais réussi. Il n’y a pas eu de coups de feu, pas d’explosions, juste du silence et des corps qui ne sont jamais retournés dans les casernes allemandes. Au lever du soleil, sept soldats de la Wehrmacht avaient disparu sans laisser de trace, sans témoins, sans explication. Ce n’était qu’une nuit parmi tant d’autres, car cela durait depuis des mois et personne, absolument personne, ne nous soupçonnait.
Je m’appelle Isolde Maréchal, j’ai 81 ans. J’habite dans une petite ville de la campagne française où personne n’imagine qui j’étais. Pendant deux années entières d’occupation nazie, entre 1942 et 1944, mon ami et moi avons éliminé plus de 120 soldats allemands. Nous n’étions pas des espions, ni des guérilleros; nous étions des prostituées, des femmes que la société avait déjà rejetées, vivant dans l’ombre, invisibles pour tout le monde sauf pour elles-mêmes. Les Allemands nous ont vus, nous ont recherchés, nous ont payés, nous ont utilisés. Et c’est précisément pour cette raison que nous avons pu les tuer un par un sans que personne ne se doute de rien, car un homme nu, ivre et rassasié n’imagine jamais que la femme à ses côtés pourrait être la dernière chose qu’il verra jamais au monde.
Agnès Rouvière avait 22 ans quand tout a commencé; j’avais 19 ans. Nous partagions une chambre exiguë dans un immeuble de quatre étages sur la rive gauche de la Seine, où la peinture se décollait des murs et l’odeur de moisissure rivalisait avec le parfum bon marché que nous utilisions pour masquer notre pauvreté. Nous n’avions pas choisi cette vie; la vie nous y avait poussées, comme elle pousse toutes les femmes nées sans argent, sans famille, sans protection. Paris était occupée depuis juin 1940. Les rues étaient patrouillées par des soldats en uniformes gris, les vitrines des magasins affichaient des affiches en allemand et les cafés servaient des officiers qui riaient bruyamment pendant que les Français baissaient la tête et passaient en silence. La ville s’était inclinée, mais tout le monde ne l’avait pas accepté.
J’ai rencontré Agnès à l’hiver 1941, peu de temps après mon arrivée à Paris en provenance de Lyon, où ma mère était morte du typhus et où mon beau-père m’avait jeté dehors trois jours après les funérailles. Elle y travaillait déjà depuis deux ans, connaissait déjà les règles non écrites, les dangers qui accompagnaient chaque client. Elle m’a appris à identifier les personnes violentes par la façon dont elles tenaient leurs lunettes, à reconnaître les ivrognes dangereux avant qu’ils ne deviennent agressifs, à garder une petite lame sous le matelas. Agnès ne souriait pas beaucoup. Elle avait les yeux clairs, les cheveux châtains toujours tirés en arrière en un chignon serré et une fine cicatrice qui lui coupait le sourcil droit, cadeau d’un soldat français avant même le début de la guerre. Elle ne parlait pas du passé, et moi non plus.Le passé était un luxe. Nous vivions dans le présent, dans la minute suivante, dans la pièce voisine, dans le prochain homme qui monterait ces escaliers grinçants.
Au début, je ne faisais que survivre. J’ai fermé les yeux, compté les secondes, attendu que ça se termine. Agnès a fait de même. Mais quelque chose a changé en octobre 1942. Ce n’était pas soudain; c’était une accumulation de petits actes de violence qui s’accumulaient jusqu’à ce que le fardeau devienne insupportable. Un soldat qui m’a craché au visage, un autre qui m’a frappé parce que je n’avais pas gémi assez fort, un troisième qui a déchiré ma robe et est parti en riant sans payer. Et Simone, qui a simplement haussé les épaules et a dit que j’aurais dû être plus prudente. Ce soir-là, Agnès est entrée dans ma chambre, a tranquillement fermé la porte, s’est assise sur le bord du lit et a dit quelque chose qui allait tout changer. Elle n’a pas crié, elle n’a pas pleuré. Elle m’a juste regardé avec ses yeux clairs et froids, et a dit qu’elle était fatiguée d’être traitée comme une ordure, fatiguée de survivre seulement pour être humiliée le lendemain, et que si nous allions mourir de toute façon, au moins nous en prendrions certains avec nous.
