Il nous a choisis pour notre pureté, pas pour notre force, pas pour l’information, pas pour notre utilité, pour notre pureté, comme si nous étions de rares trophées dans une guerre qui dévorait tout sur son passage. Je m’appelle Jeanne Vain. J’ai 86 ans et j’ai passé plus de 6 décennies à essayer d’effacer de ma mémoire ce que les soldats allemands ont fait aux religieuses captives pendant la Seconde Guerre mondiale.
Je n’y suis jamais parvenu. Le souvenir est gravé dans ma chair, dans les odeurs, dans les sons qui résonnent encore. J’étais jeune, j’avais 24 ans. Je portais mes vêtements avec fierté et je croyais que ma foi suffirait à traverser n’importe quelle obscurité. J’étais profondément dans l’erreur. Dans ce camp de prisonniers du nord de la France, j’ai appris qu’il existe des formes de violence qui ne laissent aucune trace visible, mais détruisent tout ce que vous croyez être.
Mais maintenant, avant de mourir, j’ai décidé de parler parce que ce qu’ils nous ont fait ne peut pas être oublié. Parce que lorsque nous effaçons ces histoires, la violence trouve l’espace pour revenir. C’était fin octobre 1943 et l’automne arrivait froid et humide dans l’intérieur de la France, près de Clermontferrand, où notre couvent était caché entre des collines couvertes de brume et des forêts denses qui semblaient nous protéger du monde extérieur.
Nous y vivions depuis des années, 15 religieuses de l’Ordre de Notre-Dame de la Miséricorde, dévouées au soin des oubliés, des enfants orphelins de guerre, des personnes âgées abandonnées par des familles qui avaient fui vers le sud, et des malades que plus personne ne voulait toucher par peur ou pauvreté. Nous ne possédions pas d’armes, nous ne cachions pas de résistants.Jeux en famille
Nous ne transmettions pas de messages secrets. Nous n’étions que des femmes qui priaient, qui travaillaient et qui croyaient que la neutralité religieuse nous rendrait invisibles à l’occupation nazie. Pure naïveté. La guerre ravageait déjà l’Europe depuis quatre ans. Mais dans cette région montagneuse, nous vivions encore dans une sorte d’illusion fragile, comme si les prières créaient un bouclier invisible autour de nos anciens murs de pierre.
Je me réveillais tous les jours avant l’aube. Je descendis les escaliers étroits menant à la chapelle glacée où l’odeur de l’Antiquité se mêlait à la moisissure sur les murs. Et là, agenouillé sur le banc de bois usé, j’ai demandé la protection divine pour nous tous. Je croyais que Dieu nous voyait, que notre dévouement serait récompensé. Je croyais que les vêtements que nous portions nous rendaient intouchables.
Mais la vérité est qu’elle nous a marqués, elle nous a distingués, elle nous a transformés en quelque chose de rare et donc de désirable pour des hommes qui avaient perdu tout sens de l’humanité. Le matin d’octobre, j’ai entendu le bruit de camions militaires qui remontaient la route étroite menant au couvent. C’était un bruit profond et mécanique qui traversait le silence matinal comme une lame.
J’étais dans la cuisine en train de préparer du pain pour les enfants quand sœur Marguerite est arrivée en courant . Son visage était pâle, ses yeux écarquillés de terreur. Elle n’avait pas besoin de dire un mot. Le bruit devenait de plus en plus fort, se rapprochait, et nous savions tous ce que cela signifiait. On a tout abandonné. Nous avons couru à l’étage jusqu’aux dortoirs des enfants et avons essayé de les cacher dans les armoires, sous les lits, derrière les lourds rideaux qui sentaient le mois et la naftaline.
Mais il n’y avait pas assez de temps. La porte principale a été enfoncée avec un fracas qui a secoué tout le bâtiment et en quelques secondes, ils étaient à l’intérieur. Soldats allemands de Vermarthe, pour la plupart jeunes. Certains n’avaient même pas une barbe complète, mais ils portaient des uniformes impeccables et tenaient leurs fusils comme des outils du métier. Il criait des ordres en allemand, une langue qu’aucun de nous ne comprenait parfaitement.
Mais le ton était clair, universel. C’était le langage de la violence institutionnalisée. Nous sommes tous descendus dans la grande salle, les quinze religieuses, et étions alignés contre le mur de pierre froid, tandis qu’un officier plus âgé, aux cheveux grisonnants et aux yeux méticuleux, marchait lentement devant nous, observant chaque visage comme on inspecte le bétail. Il s’est arrêté devant moi, a légèrement incliné la tête et a dit quelque chose en allemand au soldat à côté de lui.