Mords-le là, FAS!”cria l’officier allemand, après quoi le prisonnier… ?N

Partie 1. Le Meilleur Ami de l’Homme. Mars 1944. Le camp de Buchenwald se réveilla dans un brouillard glacial qui s’accrochait aux vêtements et pénétrait jusqu’à la moelle des os. Mais ce matin-là, ce n’est pas le froid qui a fait frissonner les 60 000 prisonniers rassemblés sur le terrain de parade.

C’était le son, un aboiement profond, puissant, rythmé comme une mitraillette. Il résonnait contre les murs de l’enceinte, rebondissait sur les tours de guet et mourait dans les entrailles de chaque prisonnier. Au premier rang du bloc 17, celui des indésirables, se tenait Lucien. Il avait 23 ans. Avant la guerre, il était étudiant en lettres à Bordeaux.

Il aimait la poésie de Rimbaud et les promenades le long des rives de la Garonne. Il aimait aussi les garçons, ce qui, aux yeux du Troisième Reich, faisait de lui un criminel, un dégénéré, un défaut biologique qu’il fallait corriger par le travail et la souffrance. Sur sa poitrine fine, cousue sur le tissu grossier de ses vêtements rayés, le triangle rose était une cible, une touche de couleur vive dans un monde gris.

Lucien gardait les yeux fixés sur le cou du prisonnier devant lui. Il connaissait la règle: invisibilité et survie. Ne bouge pas, ne tousse pas, n’existe pas. Mais l’invisibilité était impossible ce matin, car le furieux SS-Oberscharführer Kurtz était de mauvaise humeur. Et quand Kurtz était de mauvaise humeur, il a sorti Hector.

Hector n’était pas un chien ordinaire; c’était un énorme berger allemand, 45 kg de muscles tendus sous un pelage noir et beige. Il était la fierté des chenils SS. Un animal magnifique, intelligent et loyal. Mais son entraînement avait corrompu sa nature. On ne lui avait pas appris à protéger ou à diriger. On lui avait appris à chasser les gens.

Kurtz marchait le long des rangées, tenant la courte laisse en cuir. Le chien tira, écumant à la gueule, ses griffes grinçant sur le gravier gelé. Kurtz lui parla doucement, comme on le ferait avec un enfant. “Facile, beau, facile. Tu mangeras dans une minute. Sois patient.” Il ne cherchait pas un voleur de pain ou un saboteur; il cherchait un jouet pour son entraînement matinal.

Les chiens SS devaient être maintenus en état d’alerte. Leurs réflexes devaient être aiguisés. Et pour cela, il fallait de la viande fraîche. Kurtz s’est arrêté devant le bloc 17. Le chien se figea immédiatement, les oreilles dressées, les yeux fixés sur les triangles roses. Il avait été entraîné à réagir à la peur, et ici, la peur était une odeur si forte qu’elle était presque visible.

“Maintenant, maintenant!”Kurtz a ri brièvement en ajustant sa casquette à motif de crâne. “Le bloc mauviette.”Il se dirigea vers Lucien. Le cœur du jeune homme battait si vite qu’il pensait que le chien pouvait l’entendre. Coup coup coup coup. Lucien était jeune. Il était encore entier, pas encore complètement brisé par la faim. Il avait encore de la viande sur les cuisses.

C’était ce que Kurtz cherchait. ” Vous, ” dit l’officier en pointant son fouet vers Lucien. “Sortez de la ligne!”Lucien hésita une fraction de seconde. Sortir de la ligne signifiait la mort. “Maintenant!”Kurtz a crié. Le chien aboya, un bruit qui fit sauter tout le bloc. Lucien fit un pas en avant.

Il était seul maintenant, isolé de la masse protectrice de ses camarades. Il se sentait nu, exposé. Kurtz se promenait autour de Lucien, l’inspectant comme on inspecte un bourreau de travail. “Tu as l’air en forme”, a-t-il dit. “Tu as de bonnes jambes, c’est bien. Hector aime un peu de résistance.”Il se tourna vers deux gardes qui attendaient près de la porte du bâtiment de commandement.

“Emmenez-le au poste d’entraînement.”Le poste d’entraînement? Tout le monde savait ce que c’était. Un simple poteau en bois au milieu d’une cour isolée derrière les cuisines, à l’abri des regards de l’administration, mais pas à portée de voix des prisonniers. C’était le terrain de jeu des maîtres-chiens. Les gardes attrapèrent Lucien par les bras.

Il n’a pas résisté. Quel serait l’intérêt? Ils l’ont traîné à travers le camp. Il vit ses amis détourner leurs visages. Personne ne voulait regarder. Personne ne voulait attirer l’attention de la bête. En se dirigeant vers son calvaire, Lucien leva les yeux au ciel. C’était toujours aussi gris. Il pensait à sa mère.

Il pensait à son premier amour, un garçon nommé Jean, décédé en 1942. Il se demandait si être mangé vivant faisait mal. Ils arrivèrent dans la petite cour. Le sol était recouvert de copeaux de bois, probablement pour absorber le sang. Au milieu, le poteau portait des marques sombres à différentes hauteurs: morsures, égratignures. Les gardes poussèrent Lucien contre le bois brut. “Les mains dans le dos!”ils ont crié, l’ont menotté et lui ont attaché les poignets de l’autre côté du poteau.

Pour s’assurer qu’il reste immobile, ils ont attaché une corde autour de ses chevilles et les ont solidement attachées à la base du poteau. Il a été crucifié, mais sans croix; il a été exhibé. Son ventre, sa poitrine et surtout son aine étaient exposés sans aucune protection. Kurtz est arrivé quelques secondes plus tard, s’est promené, le chien trottant joyeusement à côté de lui.

Il s’arrêta cinq mètres devant Lucien. Il caressa la tête du berger allemand. ” Tu sais, ” dit Kurtz d’une voix presque amicale et bavarde. “Les gens pensent que ces chiens sont des tueurs. Ce n’est pas vrai. Ce sont des techniciens. Ils obéissent à des ordres précis: bras, jambes, gorge.”Il sourit, un sourire qui ne montrait que ses dents.

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