Dans l’enfer des camps, il y avait la faim, le froid et les coups. Mais il y avait un cercle encore plus sombre, un cercle dont personne ne parlait après la guerre: le cercle des privilégiés contre leur gré. On les appelait “Poupen Jungs”, les garçons marionnettes. Des jeunes hommes choisis non pour leur travail, mais pour leurs beaux traits. Choisies par de puissants patrons pour devenir épouses de la nuit, mangeant jusqu’à satiété en échange de leur propre corps. C’est le dilemme le plus cruel auquel un être humain puisse être confronté: nourrir la bête pour ne pas devenir un cadavre. L’histoire de Lucas est celle d’un pacte avec le mal, une histoire où la douceur d’une main sur l’épaule est plus terrifiante qu’un coup de poing.
Je m’appelle Lucas, j’ai 97 ans. Je n’ai jamais eu de femme, je n’ai jamais eu d’enfants. Je vis seule avec mes chats. Les gens pensent que je suis un vieil homme timide; ils ne savent pas que je me suis marié en 1944. Mais mon conjoint n’était pas une femme, c’était un monstre, et ma robe de mariée était un pyjama rayé surdimensionné. J’avais dix-sept ans quand je suis arrivé à Buchenwald. J’étais un garçon de Paris, fils de boulanger, avec des boucles blondes et des yeux bleus. Ma mère disait que j’étais belle. Dans cet endroit, être belle n’était pas de la chance, c’était une malédiction. Les premières semaines ont été typiques: la faim qui vous tord l’intérieur, le travail dans la carrière, la peur constante. Je disparaissais, mes côtes perçaient ma peau. J’allais mourir.
C’est là que Bruno m’a vu. Bruno était le chef du bloc 24, un criminel allemand sorti de prison pour maintenir l’ordre dans le camp. Il était immense, mangeait bien, avait des muscles et des joues roses. Il avait le droit de vie et de mort sur nous tous. Un jour, il s’est arrêté devant moi. J’ai tremblé, m’attendant à un coup, mais il m’a touché le visage avec son gant de cuir et m’a demandé si j’avais froid. Il a dit qu’un visage comme le mien ne devrait pas finir au four. Il m’a donné un morceau de saucisse. L’odeur a frappé mon nez comme un coup de poing. Dans le camp, rien n’est gratuit. Si un patron vous donne à manger, il veut quelque chose en retour. Mais la faim est un animal qui ne raisonne pas. J’ai tout mangé sans mâcher.
Je me suis caché pendant des jours parmi les morts, délirant de fièvre. Puis j’ai entendu le bruit des chars. Les Américains sont arrivés en avril. Un soldat m’a trouvé ne pesant que 35 kilos et m’a porté à la lumière. Dans la confusion de la libération, les prisonniers ont attrapé Bruno. Il était amené à être abattu, suppliant pour sa vie. Quand il m’a vu, il a crié pour que je le défende, disant qu’il m’avait nourri et protégé. Je l’ai regardé et je me suis souvenu de la soupe, mais aussi de l’humiliation. Le silence était mon verdict. Je n’ai rien dit alors qu’il était emmené.
Je suis rentré à Paris, mes parents étaient vivants et m’appelaient un héros. Je n’ai jamais dit la vérité. Comment puis-je expliquer que j’ai survécu en vendant mon corps pour des pommes de terre? J’ai essayé d’aimer, j’ai rencontré une fille merveilleuse, mais quand elle a touché ma main, j’ai eu la nausée. Le contact innocent a ramené des souvenirs de soumission. Aujourd’hui, à 97 ans, les gens disent que je n’ai jamais trouvé la bonne personne. C’est ironique. J’avais des bottes en cuir qui m’ont coûté mon âme. La nuit, je rêve encore de cette chambre, de la soupe et de Bruno. Une partie de moi n’a jamais quitté cette pièce. Il y a des victimes dont on parle avec fierté, et puis il y a nous, les poupées, qui portons une honte qui n’est pas la nôtre. La dignité ne se mange pas, mais quand elle est perdue, elle n’est jamais complètement rétablie. Ne jugez pas ce qu’un homme fait pour survivre lorsqu’il fait face à la mort.