J’avais dix-huit ans quand j’ai appris que le corps d’une femme pouvait devenir un champ de bataille. Pas dans les livres, pas au sens figuré, mais pour de vrai : sur sa peau, dans son ventre et dans le silence qui suit. Je m’appelle Maélise Duroc. Je suis née en 1924 dans un village appelé Saint-Rémy-sur-Loire, si petit qu’il n’apparaissait même pas sur les cartes militaires. J’ai grandi parmi les vignes et les champs de blé, entre les rires du dimanche et les messes chantées. Ma mère faisait du pain tous les matins, mon père réparait des horloges. Mes sœurs, Aurore et Séverine, étaient tout ce que je connaissais de l’amour inconditionnel. Aurore avait dix-neuf ans et rêvait de devenir institutrice. Séverine, vingt et un ans, brodait des robes de mariée qu’elle ne portait jamais. Je voulais simplement que le temps s’arrête, que la guerre dont tout le monde parlait ne nous atteigne jamais
Mais elle est arrivée en juin 1942. Ils sont venus nous chercher, non pas parce que nous étions des criminelles, ni parce que nous avions fait quelque chose, mais simplement parce que nous étions de jeunes Françaises au mauvais endroit au mauvais moment. Un officier de la Wehrmacht a frappé à la porte à l’aube. Ma mère est tombée à genoux. Mon père a essayé de discuter, mais il a été poussé contre le mur. Trois soldats nous ont traînées dehors alors que le soleil se levait encore sur les champs que nous ne verrions plus jamais de la même façon. Ils nous ont jetées à l’arrière d’un camion recouvert d’une bâche sale. Il y avait d’autres femmes là-bas, toutes jeunes, toutes terrifiées. Personne ne parlait, elles pleuraient simplement en silence. Je serrais la main d’Aurore si fort que je sentais ses os sous ma paume. Séverine murmurait une prière qui n’en finissait pas. Le camion cahotait sur la route défoncée tandis que l’odeur de sueur, de peur et d’essence brûlée nous étouffait. Nous ne savions pas où nous allions, ni si nous reviendrions un jour. Nous savions seulement que quelque chose avait pris fin ce matin-là, quelque chose qui ne pourrait jamais être retrouvé.
Nous sommes arrivés au camp en fin d’après-midi. Ce n’était pas un camp de concentration comme Auschwitz ou Dachau. Il n’y avait ni chambres à gaz ni crématoires. C’était quelque chose de différent, quelque chose que l’histoire officielle mentionne rarement : un camp de travail forcé administré directement par un officier supérieur de la Wehrmacht. Un endroit où les règles étaient dictées par un seul homme. Il s’appelait Oberst Friedrich von Steiner, un général de quarante-deux ans, aux cheveux gris peignés en arrière, à la posture droite et à la voix calme. Il ne criait jamais, il ne frappait jamais personne. Il donnait ses ordres d’un ton presque poli, comme s’il demandait du sucre pour son café. C’était ce qui était le plus effrayant. Von Steiner dirigeait ce camp comme on gère une ferme. Il y avait des règles, des hiérarchies et des punitions qui n’avaient pas besoin d’être énoncées à haute voix, car tout le monde savait ce qui arrivait à ceux qui désobéissaient. Il choisissait personnellement qui travaillerait dans la cuisine, qui nettoierait les chambres des officiers, qui coudrait les uniformes et qui serait choisi pour autre chose. Personne n’expliquait ce qu’était cette « autre chose », mais nous le savions tous.
Les premiers jours, nous avons essayé de nous rendre invisibles. Nous travaillions en silence, gardions la tête baissée et évitions de regarder directement les soldats. Mais Von Steiner nous observait sans cesse. Il marchait entre les rangées de femmes pendant l’appel du matin, et son regard s’attardait. Ce n’était pas un regard de convoitise vulgaire, c’était pire : un regard de propriétaire. Un soir, Séverine a été appelée. Deux soldats sont apparus à la porte de notre caserne et ont appelé son nom. Elle s’est levée lentement, les jambes tremblantes, et s’est retournée avant de partir. Je n’oublierai jamais ce regard. C’était un adieu, une demande de pardon, de la peur à l’état pur. Elle est revenue à l’aube. Elle n’a rien dit. Elle s’est simplement allongée sur le lit de planches et a tourné son visage vers le mur. Aurore a essayé de la toucher, mais Séverine s’est recroquevillée comme si elle avait été frappée. Je suis restée là, assise sur le sol gelé, sentant quelque chose mourir en moi. Trois semaines plus tard, ce fut le tour d’Aurore. Puis le mien.