Février, dans l’ouest de la Russie, dans la région de Smolensk. Une forte tempête de neige recouvrait les ruines de l’ancienne minoterie, que les cartes militaires allemandes indiquaient comme étant un hôpital militaire de campagne n° 23. Mais il n’y avait rien de médical là-bas, seulement l’odeur froide et âcre du désinfectant mêlée à celle du sang séché et au son sourd des ordres allemands.
À l’intérieur de ces murs de pierre grise, les femmes soviétiques étaient dépouillées de leur nom, de leurs vêtements et de toute trace d’humanité, et cela commençait toujours de la même manière. « Debout, déshabillez-vous et mettez-vous à genoux ! » La phrase résonnait dans les couloirs étroits, avec une froideur clinique, sans colère ni haine, simplement comme un ordre qui était exécuté comme s’il s’agissait d’un protocole.
Pendant longtemps, personne n’osait parler de ce qui s’était passé ensuite. Officiellement, cet endroit n’existait pas. Le 23e hôpital militaire ne figurait pas dans les registres de la Wehrmacht. Il n’y avait aucune trace du nombre de femmes qui y avaient séjourné. Il n’y avait ni photos, ni témoins officiels, mais il y avait des souvenirs.
Et ces souvenirs ont hanté les rares survivants jusqu’à la fin de leur vie. C’est une histoire que l’on a tenté d’effacer de l’histoire. L’histoire de femmes dont le corps a été transformé en terrain d’expérimentation, dont les cris se perdent dans le bruit de la guerre, dont les noms disparaissent dans le silence du temps.
Mais certaines histoires refusent de disparaître, et celle-ci en fait partie. L’hiver avait été particulièrement rude dans l’ouest de la Russie. L’occupation allemande durait depuis un an et demi déjà, et le territoire contrôlé par la Wehrmacht avait été transformé en un réseau de camps, de forteresses et d’installations militaires temporaires. Parmi eux, à 40 km au sud de Smolensk, se trouvait une ancienne usine textile qui ne semblait pas particulièrement remarquable.
Le bâtiment était idéal pour les plans des Allemands. Isolé, entouré de forêts, avec des murs épais qui étouffaient tous les bruits. L’usine a fonctionné jusqu’à l’occupation, mais lorsque les Allemands sont arrivés, les ouvriers ont fui ou ont été abattus. Les machines ont été démontées, les fenêtres ont été barricadées avec des planches et l’atelier principal a été complètement transformé.
En février, le 23e hôpital de campagne était déjà pleinement opérationnel, mais le terme « médical » n’était qu’un euphémisme. Ce qui s’y passait n’avait rien à voir avec la médecine. Il s’agissait d’expériences, de tortures déguisées en recherche scientifique. Les victimes étaient des femmes soviétiques. Elles étaient amenées ici depuis d’autres camps, Ravensbrück, Sachsenhausen, voire même depuis les prisons locales des territoires occupés.
Parmi eux se trouvaient des médecins de l’Armée rouge capturés sur le champ de bataille, des partisans arrêtés dans les forêts, des enseignants accusés d’activités anti-allemandes et de simples paysannes qui se trouvaient au mauvais endroit au mauvais moment. Tous arrivaient avec le même espoir : celui d’être envoyés aux travaux forcés et d’avoir ainsi une chance de survivre.
Mais lorsqu’ils franchirent la porte de l’hôpital militaire n° 23, cet espoir s’évanouit. Au milieu de cet enfer se tenait un homme en blouse blanche. Le Dr Ernst Völker, un officier SS diplômé de l’université de Berlin. Sur les photos prises avant la guerre, il semblait être un homme ordinaire. De taille moyenne, blond, portant des lunettes rondes, rien ne laissait deviner le monstre qu’il était.
Mais entre ces murs de pierre, Völker s’était transformé en une créature inhumaine. Il ne criait pas, ne montrait aucune émotion, travaillait de manière absolument méthodique, comme si les femmes devant lui n’étaient pas des êtres vivants, mais de simples objets de recherche. Völker notait tout minutieusement. Chaque injection, chaque réaction, chaque cri était consigné avec une précision scientifique dans ses carnets.
Il décrivait ses expériences comme s’il rédigeait un article scientifique, dans un style froid et dénué d’émotion, ce qui rendait l’horreur encore plus insupportable. Dans l’une de ses notes, découverte des décennies plus tard, on pouvait lire : « Sujet n° 47, femme, environ 28 ans. Injection de la solution dans la cuisse droite. Heure : 14 h 37. Réaction observable après 4 minutes. Convulsions, vomissements, cris. Le sujet perd connaissance à 14 h 52. Décès constaté à 15 h 01. Échantillons de tissus prélevés pour analyse. »
Sujet n° 47. Son nom n’était même pas noté. Ce n’était qu’un numéro dans le carnet de Völker, mais elle avait un nom. Elle s’appelait Anna Petrovna Sokolova. Elle avait 26 ans. Elle était enseignante dans le village de Pod Vyazma. Elle laissait derrière elle un fils de huit ans qu’elle ne reverrait jamais.
À côté de Völker se tenait un autre homme : Klaus Rittner, un officier SS à l’allure impeccable et aux yeux bleus glacials. Si Völker était le savant de cet enfer, Rittner en était l’administrateur. Rittner était chargé de la documentation. Il enregistrait toutes les femmes qui arrivaient au camp, leur attribuait un numéro et notait leur âge approximatif et leur condition physique.
Il a organisé le calendrier expérimental, commandé les soins médicaux et coordonné le transport des cadavres. Il a accompli tout cela avec une efficacité irréprochable. Pour Rittner, le 23e hôpital de campagne n’était qu’une tâche administrative de plus. Il s’est acquitté de sa mission avec la même minutie que d’autres officiers chargés d’organiser les livraisons de vivres ou les réparations de chars.