Elle se tenait debout dans la boue, humiliée, tandis que la foule examinait ses dents comme si elle était du bétail. Son prix ? Moins cher qu’une bonne vache. Pour les pauvres du XIXe siècle, le divorce légal coûtait l’équivalent de dix ans de salaire, ne leur laissant qu’une seule option horrible.
Londres, 1827. La pluie tombe sans relâche sur les pavés, transformant la saleté et la crasse de la rue en une boue épaisse et collante. À travers la morosité d’une averse typiquement anglaise, se déroule une scène qui semble tout droit sortie d’un roman d’horreur, mais qui n’est en réalité qu’un mardi ordinaire au marché aux bestiaux de Dorchester. Un homme, Thomas, marche la tête baissée, le visage marqué par un mélange de honte et de détermination sinistre. Derrière lui, serrant un châle contre le froid, se trouve sa femme, Mary. Elle pleure en silence, ses larmes se mêlant à la pluie.
Mais Mary ne marche pas librement. Autour de son cou est passée une corde de chanvre rugueuse, un licou habituellement réservé au bétail.
Thomas a perdu son emploi de charpentier. Il a perdu sa maison. Il a perdu sa dignité. Et maintenant, dans un dernier acte désespéré sanctionné par la coutume, sinon par la loi, il est sur le point de perdre sa femme. Il l’emmène au marché pour la vendre au plus offrant.
Lorsque nous pensons à l’époque victorienne, nous imaginons souvent le flegme aristocratique, le bruissement des robes en soie, la puissance industrielle de l’Empire britannique et les codes moraux rigides de l’époque. Pourtant, derrière ces façades élégantes se cachait l’une des pratiques les plus sombres et les plus déshumanisantes de l’histoire moderne : la vente d’épouses.
Il ne s’agissait pas simplement d’un procédé littéraire utilisé par des auteurs tels que Thomas Hardy dans Le Maire de Casterbridge. C’était une réalité brutale et viscérale pour les pauvres de la classe ouvrière, une coutume née d’un système juridique tellement défaillant qu’il obligeait les gens ordinaires à traiter leurs conjoints comme du bétail.
Le « divorce du pauvre »
Pour comprendre comment un homme pouvait traîner la mère de ses enfants sur une place publique et la vendre aux enchères, il faut d’abord comprendre la cage dans laquelle ils vivaient. Dans l’Angleterre du XIXe siècle, le mariage était, à toutes fins utiles, une peine de prison. L’Église prêchait que l’union était sacrée et éternelle, et que seule la mort pouvait la rompre. L’État appuyait cette doctrine par des lois qui rendaient la dissolution d’un mariage pratiquement impossible sur le plan juridique.
Pour l’élite fortunée, le divorce était une possibilité, bien que scandaleuse. Mais il nécessitait une loi privée du Parlement, une manœuvre juridique complexe qui coûtait entre 1 000 et 2 000 livres sterling. Pour mettre cela en perspective, le salaire annuel moyen d’un homme de la classe ouvrière à l’époque était d’environ 50 à 60 livres sterling. Un divorce légal coûtait l’équivalent de 20 à 40 ans de travail. C’était un luxe, aussi inaccessible pour un charpentier ou un ouvrier qu’un palais royal.
De plus, la charge juridique était fortement déséquilibrée au détriment des femmes. Un homme n’avait qu’à prouver que sa femme avait commis l’adultère pour obtenir le divorce. Une femme, en revanche, devait prouver que son mari avait commis l’adultère et un autre acte d’une cruauté extrême, tel que l’inceste ou la bigamie.
Alors, que se passait-il lorsqu’un mariage dans un foyer pauvre devenait toxique ? Que se passait-il lorsque l’amour se transformait en haine, ou lorsque l’alcoolisme et la violence transformaient un foyer en zone de guerre ? Il n’y avait pas de refuges, pas d’aide juridique, pas d’issue.
Le désespoir engendre des monstres. Et c’est de ce désespoir qu’est née la coutume de vendre sa femme. Il s’agissait d’un remède populaire, d’une solution de « droit coutumier » sur laquelle les autorités fermaient souvent les yeux, la considérant comme un moindre mal par rapport au meurtre ou à l’abandon.
Le rituel du licou
La vente elle-même était très ritualisée, ce qui lui conférait une étrange légitimité. Elle avait presque toujours lieu les jours de marché, afin de garantir la présence d’une foule de témoins. Selon une interprétation ancienne et erronée du droit anglais, on croyait qu’une transaction publique rendait la séparation définitive.
Le mari conduisait sa femme à la place du marché, le licou autour de son cou servant de symbole brutal. Aux yeux de la loi, une femme était une femme mariée (feme covert) : son identité juridique était suspendue pendant le mariage et incorporée à celle de son mari. Elle était, littéralement, sa propriété. La corde autour de son cou était une manifestation visuelle de ce statut : une bête de somme à transférer.
« Je vends ma femme », annonçait le mari, la voix souvent tremblante, mêlant bravade et honte. « Elle est en bonne santé, elle travaille dur. Qui commence les enchères ? »
Les prix étaient souvent dérisoires. Alors qu’une jeune femme en bonne santé pouvait atteindre entre 5 et 10 livres sterling (une somme importante pour un ouvrier), beaucoup étaient vendues pour quelques shillings, un pot de bière ou un paquet de tabac. L’objectif n’était souvent pas le profit, mais la libération. Le mari voulait se libérer du fardeau financier que représentait sa femme ; la femme, souvent, voulait simplement se libérer de lui.