Un garçon muet et sourd se retrouve coincé dans un monastère avec des nonnes?E

La première cloche avait sonné avant l’aube, mais personne, ce matin-là, n’avait prié avec ferveur. Dans le grand château des Valdieri, on n’entendait plus ni psaume, ni rire, ni vaisselle frappant la table du petit déjeuner. On n’entendait que des murmures. Des chuchotements avides, lourds, cruels, qui glissaient le long des tentures comme des rats dans un grenier. La peste avait emporté le seigneur et son épouse en moins de six jours. Six jours. C’était le temps qu’il avait fallu pour transformer une demeure noble en tombe dorée, et une fille adorée en proie offerte à toute la ville.

Pampinea n’avait que vingt ans, mais, en une semaine, ses yeux avaient pris l’ombre d’une femme qui aurait déjà enterré trois vies. Debout dans la grande salle, vêtue de noir, le visage pâle mais le menton haut, elle regardait les hommes de son père se détourner d’elle un à un. Ceux qui lui juraient encore fidélité la veille comptaient désormais les coffres, les terres, les contrats, la valeur des chevaux, et surtout la valeur d’une jeune héritière sans protecteur.

Elle n’avait pas encore fini de pleurer sa mère quand Gerbino était entré.

Il n’avait pas frappé. Les hommes comme lui ne frappaient jamais. Ils entraient comme si tout leur appartenait déjà.

Son pourpoint violet sentait l’ambre et le vin vieux. Ses doigts gras étaient chargés de bagues. Son sourire, lui, était celui d’un créancier venu réclamer plus qu’une somme : une humiliation. Il s’était avancé jusqu’au milieu de la salle, avait incliné légèrement la tête devant le drap mortuaire posé dans la chapelle voisine, puis il avait regardé Pampinea avec une douceur si fausse que plusieurs servantes en avaient frissonné.

— Votre père était un homme d’honneur, avait-il dit. Malheureusement, l’honneur n’annule pas les dettes.

Pampinea n’avait pas répondu. Elle avait seulement serré plus fort le chapelet de sa mère.

Alors Gerbino avait sorti un document. Un parchemin scellé, jauni, chargé de chiffres et de signatures.

— Il me devait une fortune. Château, terres, entrepôts, récoltes… tout revient de droit à mon nom. Et puisque vous êtes, à présent, la dernière pièce de cet héritage…

Il avait laissé la phrase en suspens. Pas un homme dans la salle n’avait osé respirer.

— Vous m’appartenez aussi.

Un bruit sec avait traversé la pièce : la gifle.

Personne n’aurait cru Pampinea capable d’une telle violence dans un moment pareil. Sa main avait frappé la joue de Gerbino avec une précision royale. Le son avait claqué contre les murs comme un coup de fusil. Pendant un instant, tout le monde avait cru qu’elle allait mourir pour ce geste.

Gerbino n’avait pas levé la main. Il avait porté ses doigts à sa joue, lentement. Puis il avait ri.

— Voilà donc la fille de votre père, avait-il murmuré. Très bien. J’aime mieux briser ce qui résiste.

Au fond de la salle, Lorenzo avait avancé d’un pas.

Lorenzo n’était ni noble, ni riche, ni prudent. Fils d’un maître d’armes mort trop tôt, il vivait davantage de sa lame que de sa naissance. Mais depuis l’enfance, il aimait Pampinea d’un amour têtu, silencieux, presque insensé. Il l’aimait lorsqu’elle passait à cheval sur les routes blanches. Il l’aimait quand elle relevait sa robe pour traverser les jardins humides. Il l’aimait surtout depuis qu’il avait compris qu’il n’avait aucun droit de l’aimer.

— Retirez-vous, avait-il lancé.

Des regards épouvantés s’étaient tournés vers lui. Gerbino, lui, avait souri plus largement encore.

— Et qui va m’y contraindre ? Toi ?

— S’il le faut.

Pampinea avait senti son cœur se déchirer. Non par peur de Gerbino, mais parce qu’elle savait déjà ce qui allait suivre. Dans une maison où l’argent avait gagné sur l’honneur, un homme courageux ne faisait pas le poids contre une meute d’acheteurs, d’assassins et de lâches.

Gerbino n’avait même pas eu besoin de donner un ordre clair. Ses hommes s’étaient avancés comme une seule ombre.

Lorenzo avait dégainé.

Le premier était tombé avec un cri étouffé, le second avec le poignet ouvert. Une table s’était renversée, des coupes avaient éclaté au sol, les servantes hurlaient. Pampinea avait voulu courir, mais deux femmes l’avaient retenue. Elle avait vu Lorenzo reculer, tourner, frapper encore, superbe et perdu, silhouette droite au milieu du désastre, jusqu’à ce que le nombre devienne trop grand.

— Fuis ! avait-elle crié.

C’était la première fois qu’elle lui donnait un ordre dans lequel tremblait autant d’amour.

Et ce fut peut-être cela qui le sauva.

Lorenzo bondit sur une table, brisa une fenêtre à coups d’épaule et disparut dans les jardins sous une pluie de jurons. Derrière lui, Gerbino remit calmement sa manche en place et regarda Pampinea comme on regarde un oiseau blessé qui ne sait pas encore que la cage est déjà prête.

— Il mourra avant la fin de la semaine, dit-il. Ensuite, vous m’épouserez. Et si vous refusez, je vendrai ce château pierre par pierre sous vos yeux.

Pampinea comprit alors l’horreur exacte de sa situation : ses parents étaient morts, sa maison lui échappait, la ville la regardait comme un butin, et l’homme qu’elle aimait était traqué à cause d’elle.

Le plus terrible ne fut pas la menace.

Le plus terrible fut de sentir, au fond d’elle, qu’une partie du monde considérait déjà ce mariage comme raisonnable.

Ainsi commença leur chute.

Et, sans qu’aucun d’eux ne le sache encore, c’est dans un monastère isolé, derrière des murs de pierre et sous le voile de religieuses trop longtemps privées d’hommes, que le destin, moqueur et magnifique, allait choisir de les réunir, de les perdre, puis de les sauver.

Lorenzo courut jusqu’à ce que l’air lui brûle les poumons.

Le ciel était d’un gris de cendre, la campagne sentait la terre mouillée et les bûchers récents. La peste avait changé jusqu’au vent. On ne traversait plus un village sans voir une porte marquée de craie, un drap pendu à la fenêtre, un enfant silencieux adossé à un puits. Lorenzo sautait les fossés, coupait à travers les oliviers, glissait sur les pentes pierreuses, sans autre idée que celle de mettre entre lui et Gerbino assez de distance pour survivre jusqu’au lendemain.

Au bout de plusieurs heures, la faim, la fatigue et le sang perdu dans l’échauffourée eurent raison de sa vitesse. Il s’arrêta près d’un chemin creux, courbé, la main pressée contre son flanc. Là, assis sur une borne, un homme maigre fumait en regardant passer les corbeaux.

C’était un fossoyeur. Ses vêtements étaient couverts de poussière blanche, son visage si creusé qu’on eût dit la terre elle-même avait déjà commencé à l’engloutir.

— Tu cours comme si la mort te poursuivait, dit l’homme.

— Elle a des hommes à cheval et des épées, répondit Lorenzo.

Le fossoyeur l’observa longtemps, puis haussa les épaules.

— Alors elle a pris le visage des vivants. C’est devenu banal.

Il lui offrit un peu d’eau. Lorenzo but avec précaution.

— Tu as besoin d’un refuge.

— J’ai surtout besoin qu’on oublie mon existence.

— Cela, mon garçon, même Dieu n’y parvient pas toujours.

Le fossoyeur eut un petit rire sans joie, puis il désigna de son menton la colline au loin.

— Il y a là-haut un monastère. Les sœurs ont perdu leur jardinier la semaine dernière. Mort de la peste, ou d’ennui, personne ne sait. Elles cherchent quelqu’un pour retourner la terre, tailler les herbes, réparer les treilles. Le problème, c’est qu’elles n’acceptent qu’un homme qui ne puisse ni entendre ni parler. Trop de tentations, paraît-il.

Lorenzo essuya sa bouche du revers de la main.

— Et comment trouvent-elles ce miracle ?

— Elles l’inventent, répondit le fossoyeur. Comme tout le monde.

Il lui expliqua la route. Lorenzo remercia, prêt à repartir, quand le fossoyeur ajouta :

— Si tu montes là-haut, fais attention. Les murs protègent parfois moins du péché que le monde extérieur.

Lorenzo, malgré l’épuisement, esquissa un sourire.

— Je ne crains pas les nonnes.

— Ce sont souvent les hommes qui se trompent ainsi juste avant leur chute.

Lorenzo reprit la route. Mais à peine avait-il atteint les premiers arbres de la montée qu’il entendit au loin les aboiements des chiens et le bruit des sabots. Gerbino n’avait pas tardé.

Il grimpa alors sur un vieux figuier tordu au bord d’un talus. Les branches, détrempées, ployaient sous son poids. Il se colla au tronc, retenant son souffle. Deux cavaliers passèrent sur le chemin. L’un d’eux leva la tête. Lorenzo se tassa davantage. Le cheval s’arrêta.

Puis la branche céda.

Il tomba d’une hauteur suffisante pour lui couper toute pensée. Son crâne heurta la terre avec un bruit mat. Le ciel bascula. Les feuilles devinrent une mer verte. Puis plus rien.

Quand il rouvrit les yeux, il crut d’abord être mort.

Au-dessus de lui se penchaient plusieurs visages encadrés de voiles blancs, aussi pâles que des lunes. L’un d’eux murmurait une prière, l’autre lui touchait le front, une troisième — très jeune — le regardait avec une stupéfaction fervente.

— Il est beau comme saint Michel, souffla quelqu’un.

— Ne dites pas d’impiété, ma sœur, répondit une autre voix qui trahissait pourtant la même émotion.

Lorenzo voulut parler. Aucun son ne sortit immédiatement. Sa tête tournait.

Une main se posa sur sa poitrine. Une autre sur son bras. Il comprit, dans sa confusion, qu’on l’examinait. Puis qu’on le déshabillait.

Il aurait dû protester. Au lieu de cela, encore étourdi, il demeura immobile, partagé entre la douleur, l’incrédulité et la conscience très nette qu’un novice moins honnête que lui aurait pris cette scène pour un rêve envoyé par le diable.

— Pas de plaie ouverte, dit une religieuse.
— Ses épaules sont solides, murmura une autre.
— Ma sœur Agnese !
— Je constate seulement un fait.

Lorenzo entrouvrit les yeux tout à fait. Deux jeunes nonnes lui retiraient sa chemise avec une sollicitude maladroite. Une troisième tenait un baquet d’eau tiède. Et au fond de la pièce, imposante, droite comme un cyprès sévère, se tenait la mère supérieure.

Son visage était austère, mais pas vieux ; ses yeux noirs brillaient d’une intelligence dure et d’une curiosité qu’elle s’efforçait visiblement de maquiller en autorité spirituelle.

— Vous m’entendez ? demanda-t-elle.

Lorenzo songea aussitôt aux paroles du fossoyeur.

Un homme sourd et muet.

La chance, pensa-t-il, avait parfois un humour étrange.

Il la fixa sans répondre.

— Pauvre créature, murmura une religieuse.

La mère supérieure s’approcha. Elle parla plus fort, presque en criant :

— VOUS. M’ENTENDEZ-VOUS ?

Lorenzo cligna lentement des yeux, comme un homme réveillé au milieu d’un monde dont il ne comprend pas les lois. Puis il secoua faiblement la tête.

Un frisson passa dans l’assemblée.

— Il n’entend pas, dit la plus jeune avec émotion.

— Et s’il ne parle pas ? ajouta une autre.

La mère supérieure croisa les mains dans ses manches.

— Écrivez votre nom, ordonna-t-elle, en lui tendant une tablette.

Lorenzo la prit. Il regarda le charbon. Puis il laissa retomber l’objet comme s’il n’en comprenait pas l’usage.

Le silence qui suivit fut presque religieux.

— Sourd… et muet… et peut-être même simple d’esprit, murmura sœur Agnese, visiblement bouleversée.

La mère supérieure leva les yeux vers la voûte.

— Le Seigneur choisit ses instruments avec une fantaisie qui dépasse l’entendement.

Ainsi Lorenzo entra-t-il au monastère de Santa Marta sous le nom qu’on lui donna aussitôt : le jardinier du silence.

Le monastère était bâti à l’écart du monde, entre un bois sombre et une rivière étroite, sur une hauteur où les vents semblaient s’arrêter pour écouter les cloches. Les pierres en étaient anciennes, marquées de lichens, de pluie et de siècles de règles. Pourtant, derrière cette sévérité, la vie y battait de manière plus désordonnée qu’on ne l’aurait cru.

Il y avait les sœurs âgées, sèches comme des branches, qui ne vivaient plus que de prières et de douleurs de genoux. Il y avait les jeunes professes, amenées là trop tôt par des familles pieuses ou intéressées, dont les yeux glissaient parfois trop longtemps sur le monde visible à travers les grilles. Il y avait les sœurs converses, robustes, rieuses malgré elles, occupées aux cuisines, au lavoir, aux chèvres, aux herbes médicinales. Et au-dessus de tout cela, la mère supérieure, femme d’ordre et d’ambition, qui gouvernait son couvent comme un petit royaume coupé de la contagion, de la famine et du désir.

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