La première fois qu’elle pensa sérieusement à laisser mourir son mari, ce ne fut ni pendant un bombardement, ni lorsqu’un médecin lui annonça d’une voix lasse qu’il aurait dû se réveiller depuis plusieurs jours déjà. Ce fut une nuit plus simple, plus honteuse, et donc plus terrible. Une nuit où ses deux filles, couchées l’une contre l’autre comme deux brindilles sous une couverture trop mince, murmurèrent qu’elles avaient faim.
Il n’y avait plus rien.
Pas un grain de riz au fond du sac, pas une poignée de farine, pas même un oignon oublié dans un coin. Elle avait déjà raclé la marmite, secoué les bocaux, vidé les poches des vêtements pendus au mur, jusqu’aux doublures usées du vieux manteau de son mari. Elle avait trouvé deux boutons, une épingle tordue, un morceau de fil bleu, et un grain de poussière si gros qu’elle l’avait regardé avec rage, comme si la misère elle-même se moquait d’elle.
— Maman, chuchota la plus jeune, est-ce que demain il y aura du pain ?
Elle répondit oui.
Les mères mentent d’une manière particulière : elles mentent en serrant les dents, en regardant ailleurs, en priant pour que le mensonge tienne jusqu’au matin. Elle caressa les cheveux de l’enfant, puis ceux de l’aînée, qui ne demanda rien mais gardait les yeux ouverts dans l’obscurité. Cette lucidité silencieuse lui fit plus mal encore que la plainte de la petite.
Dans la pièce voisine, son mari respirait toujours de cette même façon lourde, irrégulière, presque insultante. Ni mort ni vivant. Ni parti ni revenu. Suspendu. Depuis seize jours, il occupait le centre de la maison et l’écrasait par son immobilité. Tout tournait autour de lui : les soins, les dettes, la peur, les prières, les reproches, le désespoir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas, il ne demandait rien. Pourtant il prenait tout.
Elle se leva, traversa la pièce à pas nus, et resta sur le seuil à le regarder.
La lampe à pétrole dessinait sur son visage des ombres dures. Les pommettes saillaient davantage. Sa barbe avait poussé. Une mouche s’était posée au bord de sa narine, et il n’avait même pas la force de la chasser. Sur sa poitrine, le drap montait et descendait si lentement qu’elle pensa, l’espace d’un battement de cœur, que tout pouvait s’arrêter là, maintenant, simplement. Qu’il suffisait d’attendre.
Elle eut honte d’avoir pensé cela.
Puis elle eut honte d’avoir honte.
Car qu’était-elle censée éprouver ? De l’amour ? Pour cet homme qu’on lui avait donné comme on donne une dette, dix ans plus tôt, en lui disant que c’était un honneur ? Pour cet homme absent le jour même de leur mariage, remplacé à la cérémonie par une photographie posée contre un coussin ? Pour cet homme dont la famille l’avait traitée comme une servante et dont le retour n’avait jamais ressemblé à un retour, mais à une prise de possession ? Pour cet homme qui, même avant cette blessure, avait traversé sa vie comme une autorité et non comme une présence ?
Dans la chambre, il y avait l’odeur du sérum, de la sueur sèche, de la poussière et de la fatigue. Une odeur de maladie pauvre. Une odeur qui s’incruste dans les murs et jusque sous les ongles.
Elle s’approcha. Ses filles dormaient enfin. Dehors, au loin, un tir résonna comme un coup de tonnerre sec. Personne, dans ce quartier, ne levait plus la tête pour ce genre de bruit. La guerre n’interrompait plus la vie ; elle en était devenue la couture.
— Tu entends ? murmura-t-elle à l’homme étendu. Elles ont faim. Tes filles ont faim. Et toi, tu respires.
Ce n’était pas une phrase, c’était un verdict.
Elle porta la main au tube qu’elle lui avait installé avec l’aide du pharmacien avant que celui-ci ne refuse de lui donner davantage de médicaments sans paiement. Ses doigts tremblaient. Elle ne savait pas si c’était de froid, de fatigue ou de rage. Elle imagina sa propre vie si ce souffle cessait. Elle imagina le silence après lui. L’allégement. Puis elle imagina le regard des voisins, le poids du mot veuve, le jugement des hommes, les sermons des femmes, la faim toujours là, les bombes toujours là, et aucune porte ouverte nulle part.
Elle retira sa main.
Alors elle fit ce qu’elle faisait toujours : elle retourna dans la chambre des enfants, s’allongea entre elles, plaça une fille sous chaque bras comme pour se maintenir au bord du monde, et fixa le plafond jusqu’à l’aube.
Ce fut au petit matin que la honte prit une autre forme.
Quelqu’un frappa violemment à la porte.
Elle pensa d’abord à un voisin venu annoncer une nouvelle catastrophe. Puis à des soldats. Puis à la mort, tout simplement, qui s’invitait enfin sans détour. Mais quand elle ouvrit, ce n’était que le pharmacien. Son visage était fermé, déjà irrité avant même de parler.
— Tu me dois encore pour les dernières fioles.
Elle voulut expliquer. Dire qu’elle paierait bientôt. Dire que son mari allait se réveiller. Dire qu’un miracle existait forcément quelque part pour les femmes qui n’avaient plus que ce mot en bouche. Mais le pharmacien ne voulait ni miracle ni promesse.
— Sans argent, plus de sérum.
Derrière elle, ses filles observaient. L’aînée tenait la petite par le poignet. Dans la chambre du fond, le corps immobile de son mari semblait écouter lui aussi, comme un témoin lâche de sa déchéance.
Le pharmacien baissa les yeux, aperçut les enfants, puis la pièce vide, puis la pauvreté entière de la maison, exposée comme une plaie. Son regard changea, non pas vers la compassion, mais vers quelque chose de pire : la certitude tranquille d’être du bon côté de la porte.
— Tu aurais dû demander de l’aide à sa famille, dit-il.
Elle eut un rire si bref qu’il ressemblait à un hoquet.
Sa famille. Sa mère partie. Son frère disparu. Les promesses envolées comme la fumée noire qui montait chaque semaine derrière les toits. Il n’y avait plus personne.
— Sors, dit-elle.
Il haussa les épaules, tourna les talons, et la laissa sur le seuil, face au jour blafard, avec la sensation atroce que l’humiliation avait une température : ni brûlante ni glacée, juste cette tiédeur sale qui colle à la peau.
Quand elle referma la porte, elle vit dans les yeux de sa fille aînée quelque chose qu’aucune enfant ne devrait apprendre si tôt : la compréhension du mensonge des adultes.
Alors, pour ne pas s’effondrer devant elles, elle fit ce que font les femmes quand il ne leur reste ni nourriture, ni secours, ni dignité intacte.
Elle prit un bol.
Elle y versa de l’eau.
Ajouta du sucre.
Mélangea.
Et apporta au blessé cette imitation de soin comme on apporte une dernière illusion à une maison en train de couler.
— Bois, dit-elle à l’homme immobile. Bois donc, puisque nous, nous n’avons plus rien à avaler.
Ce fut ainsi que commença la véritable chute.
La maison était bâtie comme une gorge étroite : on y entrait par une porte basse, puis l’on débouchait sur une cour minuscule autour de laquelle s’ouvraient trois pièces sombres. Quand le soleil tombait droit, quelques carrés de lumière glissaient sur le sol de terre battue ; le reste du temps, tout semblait vécu de l’intérieur de l’ombre. Depuis que son mari gisait là, la maison avait rétréci. Chaque objet était devenu obstacle ou rappel : la cruche près du mur, les linges mal rincés, le plateau d’aluminium bosselé, les deux petites robes suspendues derrière la porte, la seringue vide, la couverture militaire qu’un voisin leur avait prêtée.
La femme s’appelait Zohra. Depuis l’accident, personne n’avait prononcé son prénom avec tendresse. Les voisins disaient « la femme de… ». Le pharmacien disait « toi ». Les fillettes l’appelaient maman d’une voix plus grave qu’avant. Et son mari — son mari n’appelait plus personne.
On avait dit qu’il se réveillerait au bout de douze ou treize jours. Le seizième matin se leva sans miracle, comme se lèvent les jours ordinaires dans les villes assiégées : avec de la poussière dans l’air et des rumeurs de mort au loin.
Zohra laissa les enfants jouer dans la cour avec trois cailloux et un morceau de ficelle, puis elle couvrit le blessé jusqu’au menton. Elle avait pris l’habitude de lui parler comme on parle aux objets fragiles, avec un mélange de soin et d’irritation.
— Je vais à la pharmacie, dit-elle. Ne meurs pas avant mon retour. Ce serait inconvenant.
Sa propre voix la fit sursauter. Cette ironie lui ressemblait peu. Peut-être était-ce cela, le désespoir : un endroit où l’on découvre en soi une femme étrangère, plus dure, plus sèche, qui finit par dire tout haut ce qu’on n’aurait jamais osé penser.
À la pharmacie, la réponse fut celle qu’elle connaissait déjà. Sans argent, rien. Le pharmacien ne détourna même plus le regard. La dette avait effacé toute gêne. Elle sortit, étourdie par la lumière, et marcha longtemps sans savoir vers où.
Dans les rues, la guerre ressemblait à un marché interrompu. Des rideaux de fer à moitié baissés. Des hommes pressés qui ne regardaient personne en face. Une vieille femme assise contre un mur, vendant quelques tomates ratatinées comme si le monde n’était pas en train de se défaire autour d’elle. Des enfants trop maigres, déjà experts en survie. Une carcasse de voiture noire de suie. Et cette manière qu’avaient les gens de parler à mi-voix, comme si le ciel lui-même pouvait dénoncer.
Zohra prit la direction de l’ancien quartier de sa tante. Cette tante, Naïma, était la seule personne à laquelle elle osait encore penser lorsqu’elle n’en pouvait plus. Naïma avait quitté depuis longtemps la maison familiale dans des circonstances que l’on évoquait seulement derrière les portes closes. Les femmes parlaient d’elle avec crainte, les hommes avec mépris. Pour Zohra, elle restait l’unique adulte qui, autrefois, lui avait donné l’impression d’être vue.
Le chemin lui sembla plus long qu’avant. À chaque coin de rue, elle craignait un contrôle, une fusillade, une explosion. La peur, dans son pays, ne portait pas un seul uniforme. Elle changeait de visage selon l’heure du jour.
Quand elle arriva enfin devant la maison de sa tante, la porte était cadenassée. Un voisin lui apprit que Naïma était partie depuis des années.
— Où ?
L’homme leva les paumes.
— On ne sait pas.
On savait. Bien sûr qu’on savait. On savait toujours un peu. Seulement, on ne disait pas aux femmes seules où se cachent les autres femmes seules.
Elle insista, en vain. Une autre porte s’entrouvrit, un regard se glissa derrière un voile, puis disparut. Partout, le même réflexe : éviter la contagion du malheur.
Zohra finit par s’asseoir contre le mur, les jambes repliées sous elle, incapable de rentrer tout de suite. À cet instant, il lui sembla que toute sa vie pouvait se résumer à cela : attendre devant des portes fermées.
Quand elle revint chez elle, le jour tirait déjà vers le gris. Ses filles se jetèrent à ses jambes. La petite répétait qu’elle avait eu peur. L’aînée, elle, ne dit rien. Elle la regarda seulement avec cette gravité ancienne qui faisait parfois oublier son âge.
Dans la chambre, le blessé respirait encore.
Zohra posa le bol vide sur le sol, s’assit près du lit, et se mit à parler comme on saigne : par saccades.
— Je suis allée chez Naïma. Elle n’y est plus. Personne ne sait où. Personne ne sait jamais rien quand il s’agit d’aider. Ta mère n’est pas là. Ton frère n’est pas là. Tous ceux qui vantaient ton honneur, ton courage, ton nom, où sont-ils maintenant ? Ils ont disparu avec la même facilité que les hommes disparaissent toujours quand il faut porter l’humiliation avec une bassine d’eau sale et deux enfants qui pleurent.
Elle reprit souffle. Le visage de son mari restait impassible, comme fermé de l’intérieur.
— Tu t’es battu pour quoi, au juste ? Pour l’honneur de ta mère, disaient-ils. Pour la religion, disaient d’autres. Contre les talibans, contre les traîtres, contre je ne sais quoi encore. Mensonges. Tu t’es fait tirer dessus après une dispute idiote avec un homme qui avait insulté ta mère. Voilà. Tout ce tumulte, toute cette gloire racontée par les autres, pour une querelle d’hommes sur un seuil.
Ses paroles l’effrayaient, mais elle ne s’arrêtait pas. Depuis seize jours, tout montait en elle comme de l’eau derrière une digue.
— Et maintenant, c’est moi qui paie ta balle. Moi, avec mon corps, avec ma faim, avec la peur de nos filles. Toi, tu dors.
L’aînée apparut dans l’embrasure de la porte. Zohra se tut aussitôt. L’enfant tenait la main de sa sœur.
— Papa va guérir ? demanda la petite.
Zohra regarda son mari, puis ses filles.
— Oui, dit-elle encore.
Ce soir-là, elle coucha les enfants tôt. À travers les murs, des bruits de tirs montaient puis retombaient comme des accès de fièvre. Elle crut un instant entendre des chants religieux au loin, puis des moteurs, puis plus rien. Le silence qui suivit fut pire, parce qu’il n’annonçait rien de bon.
Dans la nuit, les filles se réveillèrent. La petite pleurait. L’aînée avait faim de nouveau.
Zohra les serra contre elle.
— Dormez. Demain, je trouverai.
C’était un mensonge de plus. Mais entre le mensonge et l’impuissance nue, les mères choisissent souvent le premier. Il permet de tenir une heure de plus.
Le lendemain, en revenant d’aller chercher de l’eau, elle entendit du remue-ménage dans la chambre du blessé. Elle lâcha presque le seau en entrant : ses filles, curieuses, tiraient sur le tube avec des gestes maladroits, persuadées d’aider. La petite riait. L’aînée, concentrée, essayait de défaire le ruban qui maintenait la perfusion.
— Arrêtez !