Le soir où Richard Brown comprit que sa maison était déjà en train de mourir avant même que son corps ne commence à le faire, la pluie frappait les vitres avec une régularité presque insolente, comme si le monde extérieur se moquait de la délicatesse humaine. La table du dîner était dressée avec le soin maniaque de Veronica, sa femme, qui continuait de plier les serviettes en rectangles impeccables même lorsque le mariage s’effondrait autour d’elle. Olivia, leur fille, tournait sa fourchette entre ses doigts avec cette nervosité contenue des enfants devenus adultes trop tôt dans des maisons où l’on n’apprenait pas à parler, mais à se taire élégamment. Richard les regardait toutes les deux et se répétait, en silence, les mots que le pneumologue avait prononcés le matin même : cancer du poumon avancé… six mois, peut-être moins. Six mois. Toute une vie réduite à la taille d’une phrase froide, posée entre deux radios, dans un bureau qui sentait le désinfectant et la fatigue
Il avait cru que l’horreur de cette journée serait là, chez le médecin, dans la brutalité clinique du verdict. Il se trompait. L’horreur l’attendait à table, entre le plat de gratin dauphinois et le silence de sa famille.
Richard tenait son verre d’eau comme on s’agrippe à une rambarde sur le point de tomber. Il avait répété son annonce dans la voiture, dans le hall de l’université, dans les toilettes de son bureau, et même devant le miroir de la cuisine. Rien ne sortait. Les mots s’étranglaient dans sa gorge. Comment annonce-t-on à sa femme et à sa fille qu’on va mourir alors qu’on a passé des années à ne jamais leur dire la vérité sur rien d’essentiel ? Comment réclamer soudain de l’intimité quand on a vécu dans la politesse, dans les habitudes, dans la guerre froide des gens bien élevés ?
— J’ai quelque chose à vous dire, finit-il par murmurer.
Olivia leva les yeux. Veronica, elle, coupa un morceau de pain sans se presser.
— Moi aussi, dit Olivia, d’une voix trop rapide, comme si elle avait peur de perdre son courage si elle attendait une seconde de plus. Il faut que je parle avant de changer d’avis.
Richard sentit déjà le sol se dérober. Ce genre de phrase n’annonçait jamais rien d’anodin.
— Je fréquente quelqu’un, reprit Olivia. Depuis plusieurs mois. Et… c’est une femme.
Le silence qui suivit fut si net qu’on entendit la pluie glisser le long de la gouttière.
Richard vit d’abord le visage de sa fille : pâle, tendu, presque fier malgré la peur. Puis celui de Veronica, qui ne se brisa pas, ne se troubla même pas ; il se durcit simplement, comme si elle venait d’entendre une inconvenance mondaine.
Elle eut un petit rire sec.
— Ne dis pas de bêtises, Olivia.
— Ce ne sont pas des bêtises.
— À ton âge, on confond facilement beaucoup de choses avec de la rébellion.
— Je ne confonds rien du tout.
— Tu crois savoir qui tu es parce que tu as eu une aventure.
La chaise d’Olivia grinça sur le parquet. Richard ouvrit enfin la bouche, poussé par un réflexe de père plus que par du courage.
— Veronica, arrête.
Elle tourna vers lui un regard tranchant.
— Toi, ne commence pas. Tu n’es jamais là quand il faut élever un enfant, mais soudain tu veux distribuer la sagesse.
— Elle est en train de nous parler honnêtement.
— Honnêtement ? répéta Veronica. Très bien. Alors qu’elle soit honnête jusqu’au bout. C’est une phase. Une provocation. Une manière de nous punir.
Olivia se leva.
— Vous ne m’écoutez jamais. Ni l’un ni l’autre.
— Moi, je t’écoute, dit Richard.
Mais c’était faux, et tout le monde le savait. Il l’écoutait ce soir. Peut-être pour la première fois. Et c’était déjà trop tard pour que cela ressemble à de l’amour simple.
Olivia le regarda comme on regarde un homme qui arrive après l’incendie avec un verre d’eau à la main.
— Non, papa. Tu observes. Tu analyses. Tu commentes. Mais tu n’écoutes pas.
Elle prit sa veste, ouvrit la porte d’entrée, et la claqua si fort que le cadre de la photo familiale dans le couloir trembla contre le mur.
Veronica resta immobile, puis vida son verre de vin d’un trait.
Richard sentit qu’il devait parler maintenant, avant que la soirée ne pourrisse davantage, avant que sa propre vérité ne devienne encore plus misérable face à celle de sa fille.
— Ce matin, le médecin…
— Henry et moi couchons ensemble, dit Veronica.
Les mots tombèrent avec une simplicité monstrueuse.
Richard cligna des yeux.
— Quoi ?
— Tu as très bien entendu.
— Henry… Henry Wallace ? Mon supérieur ?
— Oui.
— Depuis quand ?
— Assez longtemps pour que cela n’ait plus rien d’un accident.
Il la fixa, incapable de bouger. Henry Wallace. Le doyen suffisant, médiocre, ambitieux, l’homme au sourire de publicité bancaire et à l’intelligence en carton. Richard avait toujours méprisé sa petitesse. Il n’avait jamais imaginé que sa femme puisse la désirer.
— Pourquoi lui ? demanda-t-il enfin, avec une sincérité presque enfantine.
— Parce qu’il agit, Richard. Même quand il se trompe, il agit. Toi, tu réfléchis jusqu’à l’immobilité. Tu as transformé ta vie en salle d’attente.
La phrase l’atteignit plus brutalement que l’annonce du cancer.
La pluie continuait de tomber.
La viande refroidissait.
Le monde, lui, ne s’arrêtait pas.
Veronica se leva à son tour, ramassa son assiette, puis demanda d’un ton étrangement calme :
— Au fait, qu’est-ce que tu voulais nous dire ?
Richard regarda la table, les miettes, le vin, la chaise vide de sa fille, les mains de sa femme, si familières et déjà étrangères. Puis il sourit, avec une fatigue si profonde qu’elle ressemblait à du mépris.
— Je voulais m’excuser, dit-il. J’ai préparé seulement deux œufs pour demain matin.
Veronica le dévisagea sans comprendre tout à fait, puis s’éloigna vers la cuisine.
Richard resta seul au bout de la table, avec son secret intact, sa famille brisée, et cette certitude nouvelle qui montait en lui comme une fièvre : il n’allait pas mourir dans six mois.
Il allait mourir beaucoup plus tôt s’il continuait à vivre ainsi.
Le lendemain matin, Richard arriva à l’université avec le sentiment absurde d’entrer dans un théâtre dont il connaissait enfin la supercherie. Le campus, d’ordinaire rassurant, lui apparut ridicule. Les façades de briques couvertes de lierre, les étudiants trop pressés pour penser, les professeurs qui se donnaient des airs de résistance intellectuelle alors qu’ils se disputaient des bureaux et des crédits de recherche : tout cela n’était plus qu’un décor légèrement usé.
Il monta jusqu’à sa salle de cours, posa son cartable sur le bureau, puis observa ses étudiants s’installer. Ils étaient une quarantaine, vaguement attentifs, vaguement blasés, comme chaque semestre. Certains avaient déjà sorti leurs ordinateurs pour prendre des notes qu’ils ne reliraient jamais. D’autres espéraient simplement obtenir une bonne note sans trop souffrir. Richard les connaissait. Il les connaissait même trop bien. Pendant vingt ans, il avait joué avec sérieux le rôle du professeur exigeant, ironique, brillant mais prévisible. Ce matin-là, il n’avait plus aucune envie d’être prévisible.
Il prit la parole sans ouvrir son dossier.
— Je vais vous épargner un semestre d’hypocrisie.
Quelques têtes se levèrent.
— Si vous êtes ici pour décrocher un diplôme, faire plaisir à vos parents, accumuler des citations pour paraître intelligents à des dîners sans intérêt ou réciter des idées mortes dans un style acceptable, vous pouvez partir maintenant. Je vous mettrai une note suffisante pour ne pas nuire à votre avenir médiocre.
Les claviers cessèrent de cliquer.
— En revanche, si vous restez, il faudra lire réellement. Écrire réellement. Penser réellement. Et surtout, arrêter de considérer la littérature comme un instrument décoratif pour gens bien élevés.
Un étudiant au premier rang eut un rire nerveux. Richard l’ignora.
— Je ne veux plus de dissertations prudentes. Je ne veux plus de formules. Je veux des textes qui vous coûtent quelque chose. Si un livre ne vous dérange pas, vous ne l’avez pas lu.
Une jeune femme leva la main. Cheveux courts, regard ferme, posture militante.
— Pardon, professeur, mais vous définissez “réellement” selon quels critères ? Les vôtres ? Ceux d’un canon établi par des hommes blancs morts depuis des siècles ?
Autrefois, Richard se serait prêté au débat avec habileté. Ce jour-là, il n’en avait ni la patience ni le goût.
— Aujourd’hui, mademoiselle, je me moque éperdument des querelles théoriques dont les universitaires se servent pour éviter de parler de la mort, du désir, de la peur et de la honte.
— Donc vous écartez les questions de genre ?
— J’écarte tout ce qui sent le confort intellectuel.
— C’est très commode, répondit-elle. C’est précisément comme ça qu’on invisibilise certaines expériences.
Richard la regarda longuement.
— Restez, dit-il. Ou partez. Mais ne confondez pas indignation et profondeur.
La moitié de la classe venait déjà de comprendre que le cours n’aurait rien d’ordinaire. Quand il invita ceux qui n’étaient pas prêts à sortir, presque tous prirent leurs affaires avec un soulagement mal déguisé. En moins de deux minutes, la salle se vida jusqu’à ne laisser qu’une poignée d’étudiants. Six, exactement. Trois filles, trois garçons. Des obstinés, des curieux, ou des inconscients.
Richard les contempla comme un capitaine découvre après le naufrage les rares passagers restés sur le pont.
— Très bien, dit-il. Vous êtes peut-être les seuls à mériter encore que je parle.
Il écrivit au tableau un seul mot : VIVRE.
Puis il se tut.
Au bout d’une minute, il sentit sa poitrine se serrer. L’air sembla manquer. L’image du scanner revint brusquement. Les masses, les ombres, le ton docte du médecin, la politesse des condamnations. Il posa une main sur le bureau pour ne pas vaciller.
— Le cours est terminé, dit-il soudain.
Les étudiants se regardèrent.
— Mais… nous venons de commencer, observa un garçon.
— Je sais. C’est déjà trop.
Il attrapa sa veste et sortit de la salle avant que quiconque puisse l’arrêter.
Dans le couloir, il marcha vite, presque en trébuchant, jusqu’aux toilettes du deuxième étage. Là, il s’enferma dans une cabine et éclata d’un rire sec, étranglé, qui finit par se transformer en toux. Il porta un mouchoir à ses lèvres. Une tache rouge y fleurit. Pas beaucoup. Juste assez pour lui rappeler qu’il n’était pas en pleine crise existentielle élégante. Il était malade. Vraiment malade.
Il fixa la petite fleur de sang.
— Eh bien, murmura-t-il à son reflet en sortant, il paraît que nous sommes enfin sérieux.
Le soir même, il retrouva Peter dans leur bar habituel, un établissement sombre aux boiseries anciennes où la lumière semblait pardonner aux visages fatigués. Peter, son ami de toujours, l’attendait déjà devant deux verres de whisky. Il était psychologue de formation, amateur de jazz, loyal jusqu’à l’entêtement, et faisait partie de ces rares hommes capables d’écouter sans transformer l’écoute en performance morale.
Richard s’assit, prit son verre, but.
— Tu as l’air de quelqu’un qui vient de corriger cent copies sur l’ennui, dit Peter.
— J’ai appris que j’avais un cancer.
— Quel genre de plaisanterie est-ce ?
— Le genre sans chute.
Peter reposa immédiatement son verre.
— Richard…
— Poumon. Avancé. Six mois, apparemment. Peut-être moins si j’ai de la chance.
Le silence de Peter ne ressemblait pas à celui de Veronica. Il contenait de la douleur, pas du jugement. Richard le détesta presque pour cela.
— Ne me regarde pas comme ça.
— Comme quoi ?
— Comme si j’étais déjà une photographie.
Peter baissa les yeux.
— Est-ce que Veronica sait ?
— Non.
— Olivia ?
— Non plus.
— Pourquoi ?
— Parce qu’hier soir, ma fille a annoncé qu’elle aimait les femmes et ma femme a annoncé qu’elle couchait avec Henry Wallace. Le dîner familial était déjà raisonnablement chargé.
Peter cligna des yeux, incrédule.
— Henry Wallace ? Le doyen Henry Wallace ?
— Oui, cette merveille de banalité masculine.
— Mon Dieu.
— Inutile de mêler Dieu à ça. Il n’a rien fait pour empêcher le repas.
Peter passa une main sur son visage.
— Et toi, comment tu tiens ?
— Très mal, répondit Richard. Donc aussi bien qu’on peut l’espérer.
Ils burent en silence.
Puis Richard ajouta :
— Tu sais ce qui m’effraie le plus ? Ce n’est pas de mourir. C’est de découvrir que je n’ai jamais vraiment vécu et que, maintenant que je voudrais commencer, le corps me remet déjà la facture.
Peter tendit la main vers lui, comme pour le toucher, puis se ravisa.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Je n’en sais rien.
— Tu pourrais suivre un traitement, demander un second avis…
— Bien sûr. Et pendant qu’on m’empoisonnera dans des salles pastel, on me dira de garder le moral et de méditer sur des brochures.
— Richard…
— Non, écoute-moi. Toute ma vie, j’ai été raisonnable. J’ai été fidèle au travail, fidèle à une image de moi-même, fidèle aux convenances. Regarde où ça me mène. Une femme qui me trompe avec un imbécile, une fille qui n’attend plus rien de moi, et une tumeur qui a eu plus de place dans mon corps que mes propres désirs.
Peter ne répondit pas tout de suite.
— Alors, dit-il enfin, fais au moins une chose vraie avant de mourir.
Richard leva son verre.
— À la première chose vraie, alors.
Ils trinquèrent.
Ce fut le début de sa chute. Ou de sa naissance. À ce stade, personne, pas même lui, n’aurait su faire la différence.
Les jours suivants, Richard cessa progressivement de jouer l’homme qu’il avait été. Ce ne fut pas un changement noble ni ordonné. Cela ressemblait davantage à un glissement. Une paroi intérieure qui se fissure, puis cède.
Il rentra un soir plus tôt que d’habitude et trouva Veronica dans le salon, pieds nus, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle leva les yeux, méfiante.
— Tu es en avance.
— Le monde s’en remettra.
— Tu as bu ?