La famille juive pendant l’Holocauste

Malgré les changements considérables survenus au sein de la société juive dans différentes régions entre les deux guerres mondiales, la cellule familiale est restée un pilier de l’identité et du lien social. À la veille de l’Holocauste, de nombreuses familles juives adhéraient encore à la structure sociale traditionnelle dans laquelle le père était le principal soutien de famille et la mère s’occupait du foyer et des enfants. Cependant, avec la montée du régime nazi, d’un seul coup, des centaines de milliers de familles juives ne purent plus fonctionner comme elles l’avaient fait par le passé. Les enfants furent expulsés des établissements scolaires et les Juifs furent bannis de la sphère publique. La violence et la sauvagerie des nazis envers les Juifs, qui, dans les années 1930 et au début de la guerre, visaient principalement les hommes, ont rapidement provoqué l’effondrement de la cellule familiale traditionnelle, entraînant un inévitable renversement des rôles. De nombreux hommes ont été arrêtés et enrôlés dans des travaux forcés, ou ont fui et se sont cachés pour échapper aux persécutions ; en conséquence, la responsabilité de faire vivre leur famille est revenue aux femmes. Face aux décrets répressifs, à la déportation vers les ghettos d’Europe de l’Est et à la terreur omniprésente, la lutte pour subvenir aux besoins de leur famille a conduit de nombreuses femmes à rechercher des moyens ingénieux de gagner leur vie. Les enfants participaient souvent à cette lutte quotidienne pour la survie, devenant des passeurs ou assumant d’autres rôles pour soutenir leur famille.

Les efforts incessants pour maintenir un semblant de vie familiale normale, respecter les règles d’hygiène et se réunir pour les repas, même lorsqu’il n’y avait presque rien à manger, constituaient un défi permanent.

En ce sens, la famille constituait un refuge contre l’ostracisme et la persécution, offrant un sentiment essentiel de cohésion au milieu du chaos, comme le décrit Reuven Feldschuh (qui deviendra plus tard Ben-Szem) dans son récit du seder de Pessah qu’il a célébré avec sa femme et leur fille unique dans le ghetto de Varsovie en avril 1941 :

Il rôde dehors, l’ennemi le plus redoutable qui soit, le double de l’Ange de la Mort… à un millimètre des fenêtres, mais il n’a aucun pouvoir ici, dans cette pièce, ma pièce, ma maison. Ici… malgré tous les obstacles et les revers, les difficultés et les querelles, les liens familiaux et la joie intérieure l’emportent… Assis et baignés de leur propre rayonnement, il y a de la joie dans leurs âmes, qui n’a pas été étouffée par lui, même maintenant, même dans le ghetto.1

Cependant, la cellule familiale n’était pas seulement une source de force et de vitalité ; bien souvent, elle était aussi source d’inquiétude, voire un obstacle. Le manque de ressources, l’incertitude et la lutte incessante pour chaque morceau de pain suscitaient des inquiétudes et des tensions qui érodaient les liens familiaux. Avant même le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, et surtout pendant la période de la « Solution finale », on a peu à peu pris conscience que, dans certains cas, le démantèlement de la cellule familiale était la clé de la survie. Les tentatives pour sauver les membres de la famille ont commencé avant même la guerre, lorsque de nombreux parents ont essayé de sauver leurs enfants grâce au Kindertransport, l’évacuation organisée de milliers d’enfants juifs d’Allemagne et d’Autriche, principalement vers la Grande-Bretagne, alors que cette mesure était encore possible.

Confrontés à des rafles effrénées en Europe de l’Est et de l’Ouest, à des déportations et à des massacres, les mères et les pères ont dû faire face à l’un des dilemmes les plus déchirants de l’Holocauste. Ces parents anéantis ont compris qu’obéir à l’instinct naturel qui les poussait à garder leurs enfants près d’eux reviendrait à leur signer l’arrêt de mort, et que les envoyer dans un lieu sûr était peut-être leur seule chance de les sauver. Souvent, les parents ont facilité la fuite de leurs enfants, les exhortant à se détacher complètement de leur famille et à ne pas se soucier du sort de celle-ci, dans le but d’assurer leur survie. Les jeunes ont ainsi fui les ghettos pour se réfugier dans les forêts et d’autres cachettes. La mère de Shalom Kaplan-Eilati a pris la décision déchirante d’organiser la fuite de son fils de onze ans hors du ghetto de Kovno, lui ordonnant de survivre quoi qu’il arrive. D’autres ont envoyé leurs enfants se cacher chez des amis et des connaissances non juifs, généralement contre rémunération, ou par l’intermédiaire d’organisations clandestines et de sauveteurs qui ont ensuite été reconnus comme Justes parmi les Nations. Les parents étaient également tourmentés par la crainte que le fait de cacher leurs enfants dans des couvents, et chez des familles chrétiennes en général, ne les empêche de réintégrer la communauté juive après la guerre, une crainte qui s’est souvent concrétisée après l’Holocauste, en particulier dans les cas où l’enfant était devenu orphelin.

Sans relâche pourchassées, ces familles qui restèrent unies et celles qui furent contraintes de se séparer connurent pour la plupart le même sort : l’extermination. En effet, la désagrégation de la cellule familiale juive annonçait également la rupture de la société juive dans son ensemble. Dans son journal intime rédigé dans le ghetto de Vilnius, Herman Kruk décrivit les ondes de choc qui se répercutèrent dans tout le ghetto après la déportation des résidents âgés. Il évoqua la difficulté indescriptible de continuer à fonctionner dans une société dont la structure naturelle avait été si sauvagement bouleversée. Un sentiment similaire de perte écrasante, comparable à une amputation, fut décrit dans le ghetto de Lodz après la Sperre, la rafle brutale de septembre 1942 au cours de laquelle des milliers d’enfants et de personnes âgées furent déportés vers la mort.

Chez les prisonniers juifs des camps de concentration et de travail également, l’affection familiale et la solidarité entre les personnes ont joué un rôle crucial dans leur lutte incessante pour la survie. Dans des conditions indescriptibles, les Juifs ont fait tout leur possible pour former des groupes pouvant faire office de cellules familiales. Dans le camp de concentration de Ravensbrück, les femmes se réunissaient pour recréer de mémoire les recettes des plats qu’elles cuisinaient chez elles avant la guerre. Le simple fait de partager et cette proximité humaine les aidaient à tenir bon, jour après jour. Ce phénomène a atteint son apogée parmi les groupes de partisans, principalement Tuvia Bielski et ses frères en Biélorussie, qui ont sauvé plus de 1 000 hommes, femmes et enfants juifs pendant la guerre. Les frères Bielski se sont réfugiés dans la forêt et ont pris la décision courageuse de consacrer leur énergie et leurs ressources non seulement à la lutte contre les nazis, mais avant tout à faciliter le sauvetage, en créant des camps familiaux qui ont sauvé de nombreux Juifs. Des efforts similaires pour préserver la cellule familiale ont également existé dans certains camps de concentration nazis, par exemple au camp de Giado en Libye, où des familles entières ont été déportées ensemble.

Après la guerre, les survivants de l’Holocauste ont cherché désespérément les membres de leur famille qui avaient réussi à s’en sortir, et ont également fondé leurs propres familles, une étape importante dans leur réadaptation et leur retour à la vie. Beaucoup ont exprimé le désir ardent de recommencer une nouvelle vie, de se marier et de fonder un foyer, des objectifs entravés par des problèmes tels que l’aginut (l’impossibilité de se remarier, selon la loi juive, en raison du manque d’informations sur le sort du conjoint), les cas de mariage avec des mineurs et le traumatisme post-traumatique de nombreux survivants nouvellement libérés. Dans de nombreux pays, les survivants en convalescence et les communautés ont lutté pour renvoyer les enfants et adolescents, pour la plupart orphelins, auprès de leurs proches, ou au moins dans un cadre éducatif juif. Une initiative touchante a consisté à rassembler les enfants en groupes et dans des hachsharot (programmes de formation des pionniers) qui leur servaient de familles de substitution.

Malgré le coup fatal porté à la cellule familiale juive pendant l’Holocauste, et malgré l’extermination d’un si grand nombre de grands-parents et d’enfants, le renouveau des liens familiaux a joué un rôle déterminant dans la réadaptation des survivants, leur retour à la vie après l’Holocauste et la renaissance du peuple juif dans son ensemble.

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