Des cris résonnaient entre les murs de pierre du château de Tordesillas, rebondissant dans les couloirs vides jusqu’à se fondre dans la vaste obscurité de la nuit castillane. Une femme de 46 ans, vêtue de haillons qui avaient autrefois été des robes royales, frappait frénétiquement le mortier frais que l’on étalait sur la seule fenêtre de sa chambre.
Le soleil était banni à jamais de son monde, tout comme l’air frais, la liberté et toute lueur d’espoir. Brique après brique, la lumière disparaissait tandis que les maçons exécutaient leurs ordres avec une précision implacable. La reine Jeanne, surnommée Jeanne la Folle, allait être ensevelie vivante dans sa propre forteresse. À l’extérieur, son fils, le puissant empereur Charles Quint, attendait la confirmation que le travail était achevé. La femme qui détenait un droit légitime sur le trône le plus puissant d’Europe était systématiquement rayée de l’existence, condamnée à vivre ses dernières années dans l’obscurité.
Cette femme était Jeanne de Castille, fille des légendaires monarques catholiques Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, héritière d’un empire en plein essor et victime de l’une des plus cruelles conspirations politiques du XVIe siècle. La reine que l’histoire allait injustement qualifier de Jeanne la Folle était sur le point de disparaître derrière des murs de pierre pendant près de quatre décennies — une sentence médiévale exécutée en plein cœur de la Renaissance. Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser un fils à infliger une telle barbarie à sa propre mère ? Et Jeanne était-elle vraiment folle, ou simplement une femme gênante dans un monde dominé par des hommes ambitieux ? Pour saisir toute l’horreur du destin de Jeanne, il faut remonter à ses origines, à une époque où le monde était en pleine mutation et où naître femme, même princesse, restait un destin périlleux.
Née le 6 novembre 1479 à Tolède, Jeanne était la troisième fille des Rois Catholiques d’Espagne. Au départ, son avenir semblait radieux. Ses parents avaient unifié l’Espagne après des siècles de division, chassé les Maures de Grenade, financé l’expédition de Christophe Colomb qui allait ouvrir la voie à un empire mondial, et fait de l’Espagne la superpuissance montante de l’Europe. Joanna passa son enfance dans l’une des cours les plus somptueuses de la chrétienté, où elle reçut une éducation extraordinaire, particulièrement rare pour une jeune femme de son époque. Parlant couramment le latin et le français dès l’âge de 12 ans, elle faisait preuve d’un esprit vif et d’un tempérament fougueux — des qualités qui inquiétaient sa mère pieuse, Isabelle. Plus inquiétant encore, elle manifestait une dangereuse tendance à remettre en question les dogmes religieux, osant s’interroger là où l’on attendait d’elle qu’elle se contente d’obéir. « Elle s’exprime trop librement sur des sujets qu’il vaudrait mieux laisser de côté », écrivit un ecclésiastique de la cour dans un rapport confidentiel.
Comme toutes les filles de la royauté de son époque, Jeanne n’était guère plus qu’un pion stratégique dans le jeu des mariages en Europe. À 16 ans, elle fut fiancée à Philippe le Beau, fils de l’empereur Maximilien d’Autriche et héritier des vastes territoires de Bourgogne et de Flandre. Leur mariage par procuration eut lieu en 1496, mais le couple ne se rencontra en personne que quelques mois plus tard, lorsque Jeanne se rendit en Flandre pour officialiser l’union. Leur première rencontre devint rapidement légendaire. Philippe, considéré comme l’un des plus beaux princes de l’époque avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, incarnait l’idéal chevaleresque. Jeanne, avec ses yeux d’un brun profond et sa peau mate, fut immédiatement captivée. Selon certains récits, leur attirance mutuelle était si intense qu’ils refusèrent d’attendre la cérémonie ou le banquet. Ils s’éclipsèrent dans leurs appartements alors que le festin était encore en cours, écrivit un ambassadeur scandalisé, et ordonnèrent que personne ne les dérange pendant deux jours. Pourtant, sous ces débuts fougueux se cachaient les germes d’une tragédie.