L’histoire de la Colombie est indissociable de l’ombre de Pablo Escobar, mais peu auraient pu prédire que, trente ans après sa mort, son héritage le plus encombrant pèserait plusieurs tonnes et posséderait des mâchoires dévastatrices. Ce qui fut jadis le caprice d’un milliardaire mégalomane — importer quatre hippopotames africains pour son zoo privé à l’Hacienda Napoles — est devenu l’un des plus grands défis écologiques du XXIe siècle pour l’Amérique du Sud. Aujourd’hui, la sentence est tombée : l’euthanasie a été officiellement autorisée.
Le fleuve Magdalena, artère vitale de la Colombie, est devenu le théâtre d’une prolifération sans précédent. De quatre individus dans les années 1980, la population a explosé pour atteindre aujourd’hui près de 200 spécimens. Sans prédateurs naturels et bénéficiant d’un climat idéal, ces “hippopotames de la cocaïne” se reproduisent à une vitesse qui défie toutes les tentatives de régulation. Si rien n’est fait, les experts prédisent qu’ils seront plus d’un millier d’ici une décennie. Mais derrière l’aspect presque surréaliste de cette présence animale unique hors d’Afrique se cache une réalité brutale.
Le cauchemar est d’abord écologique. Ces mastodontes, par leurs déjections massives, modifient la composition chimique des eaux, menaçant directement des espèces endémiques comme le lamantin ou les tortues d’eau douce. Ils piétinent les cultures, détruisent les berges et s’aventurent désormais dans les zones urbaines, à plus de 100 kilomètres de leur point d’origine. Les accidents se multiplient : collisions sur les autoroutes, rencontres terrifiantes avec des pêcheurs et peur constante pour les populations locales. Pour les scientifiques, l’hippopotame est devenu une espèce invasive qu’il faut neutraliser avant que l’écosystème colombien ne s’effondre.
Pourtant, la gestion de cette crise ressemble à un long chemin de croix administratif et financier. En 2021, la Colombie a tenté la voie de la stérilisation. Le bilan fut décevant : capturer et opérer un animal de deux tonnes dans la boue d’un fleuve est une opération chirurgicale et logistique d’une complexité extrême. Le coût est exorbitant et le rythme trop lent pour compenser les naissances. L’option d’un transfert vers des sanctuaires en Inde ou au Mexique a longtemps été brandie comme l’alternative éthique, mais les blocages bureaucratiques et les risques sanitaires ont freiné ces espoirs.
Face à l’impasse, le gouvernement colombien a choisi la méthode radicale. La ministre de l’Environnement a annoncé que l’euthanasie ferait désormais partie intégrante du plan de contrôle. Cette décision a immédiatement mis le feu aux poudres. En Colombie, la question animale est politique et émotionnelle. Pour les défenseurs de la cause animale, menés par la sénatrice Andrea Padilla, recourir à l’abattage est une trahison des valeurs de paix que le pays tente de reconstruire. “Les massacres ne seront jamais acceptables”, martèlent ceux qui voient dans cette décision un écho tragique aux décennies de violence qu’a connues la nation.
Cependant, le réalisme biologique semble l’emporter sur l’éthique sentimentale. Les autorités affirment que seul l’abattage de certains individus permettra de freiner l’invasion de manière efficace. Le pays se retrouve ainsi pris entre deux feux : la protection d’une biodiversité indigène fragile et l’empathie pour des animaux qui, bien que déplacés, ne sont que les victimes innocentes de la folie d’un criminel.
L’histoire de ces hippopotames est l’ultime pied de nez de Pablo Escobar à l’État colombien. Même mort, le baron de la drogue continue de hanter les terres qu’il a dominées, forçant le gouvernement à prendre des décisions déchirantes. Entre les balles et les seringues d’euthanasie, la Colombie cherche désespérément une issue à cette tragédie environnementale dont le dénouement semble, quoi qu’il arrive, condamné à la tristesse. L’ombre du “Patron” plane toujours sur le fleuve Magdalena, et cette fois, le prix à payer se mesure en vies animales.