La cuisine sentait encore légèrement le bois de santal. C’était l’eau de Cologne haut de gamme, spécialement composée sur mesure, que mon mari, Joel, s’était vaporisée dans le cou à peine quarante-cinq minutes avant que son cœur ne cesse de battre de manière inattendue et brutale, en ce jeudi matin tout à fait ordinaire.
J’avais trente-quatre ans. J’étais veuve depuis exactement onze jours.
Je me tenais figée près de l’îlot en marbre, serrant contre moi une tasse en céramique remplie de café devenu glacé depuis deux heures. J’avais les yeux gonflés, la poitrine oppressée par un chagrin étouffant et pesant qui m’empêchait de respirer pleinement. Je portais un vieux pantalon de survêtement de Joel et un t-shirt délavé, complètement perdue dans le vide soudain et silencieux de ma propre maison.
Mais le silence qui régnait dans la maison avait été rompu.
Je regardais, complètement abasourdi, mon beau-frère, Spencer, traverser mon salon, un mètre ruban métallique à la main. Il avait trente-deux ans, c’était un parasite au chômage chronique qui vivait aux crochets de la fortune familiale. Il fredonnait une mélodie entraînante mais sans mélodie, tirant avec force le mètre ruban sur mon parquet, calculant la superficie et prenant des photos de mes meubles anciens avec son téléphone portable. Il ressemblait moins à un frère en deuil qu’à un huissier de justice tout sourire inspectant un bien saisi.
Devant moi, près de l’îlot de cuisine, se tenait Carla Fredel. Ma belle-mère.
Carla était une femme faite uniquement d’angles marqués, de Botox hors de prix et d’une cupidité sociopathique et prédatrice. Elle portait un blazer gris ajusté et élégant, ses cheveux étaient impeccablement coiffés. Elle n’avait pas versé une seule larme lors des funérailles de son fils aîné. Elle ne m’avait pas prise dans ses bras. Et aujourd’hui, elle n’avait même pas pris la peine de demander comment sa petite-fille de trois ans, Maya, vivait la perte soudaine de son père.
Elle n’était pas là pour faire son deuil. Elle était là pour mener une OPA hostile.
« Le cabinet d’avocats de Joel a été entièrement financé par mon capital initial, Miriam », déclara Carla. Sa voix ne trahissait aucune tristesse ; elle ressemblait à du gravier qui crisse sous les dents : froide, abrasive et inflexible. « L’acompte de trois cent mille dollars pour cette maison ? C’était le mien. Les fondations du cabinet, le carnet de clients, le prestige du nom Fredel… tout cela m’appartient. »
Je la fixais, la gorge nouée. « Carla, Joel vient de mourir. Les funérailles ont eu lieu il y a quatre jours. Pourquoi fais-tu ça maintenant ? »
Carla n’a pas bronché. Elle a pris une cuillère en argent et l’a soigneusement alignée avec le bord d’un set de table.
« Parce que le deuil n’arrête pas les affaires », rétorqua Carla d’un ton sec, ses yeux sombres rivés sur les miens avec une intensité glaciale. « Je suis une femme d’affaires. Je suis venue réclamer mes dividendes. Je suis venue préserver l’héritage de mon fils avant que vous ne le gaspilliez. »