Il y a des vérités que l’on ne cherche pas.?e

Il y a des vérités que l’on ne cherche pas. Des vérités qui viennent à vous un mardi matin ordinaire entre les étals de légumes et les caisses de pommes dans le brouhaha d’un marché de province. Des vérités que vous auriez préféré ne jamais croiser. Simone Aubert avait 78 ans en ce mois d’octobre 1994 et elle portait son cabas à carreaux comme elle l’avait fait chaque semaine depuis plus de 50 ans.

Depuis l’époque où ce même marché sentait encore la poudre et la peur, elle connaissait chaque maraîcher par son prénom, chaque boulanger par ses défauts, chaque irrégularité du pavé par cœur. Rien à Châteauroux n’échappait aux yeux de Simone Aubert. Et pourtant, ce matin-là, ce qu’elle vit la cloua sur place comme si le sol venait de se dérober sous ses pieds.

L’homme qui traversait la place du marché à grandes enjambées, une veste beige sur les épaules et un enfant de 5 ou 6 ans dans les bras. Cet homme-là était son petit-fils, celui qu’elle avait pleuré pendant 17 ans, celui dont on lui avait dit qu’il était mort ou parti ou perdu. Les autorités n’avaient jamais vraiment su lui répondre. Celui dont la disparition avait brisé sa fille en deux morceaux qui ne s’étaient jamais tout à fait recollés. Gilbert, disparu en 1977, vivant en 1994. Simone posa son cabas à carreaux sur le pavé et elle le suivit. Avant de poursuivre cette histoire troublante, si vous appréciez les affaires mystérieuses comme celle-ci, abonnez-vous à la chaîne et activez les notifications pour ne manquer aucune nouvelle affaire. Bon, dites-nous dans les commentaires depuis quel pays et quelle ville vous nous regardez. Nous sommes toujours curieux de savoir où se trouve notre communauté dans le monde.

Maintenant, découvrons comment tout a commencé. Châteauroux est une ville que la France semble parfois avoir oubliée. Préfecture de l’Indre nichée au cœur du Berry, elle n’a pas la séduction de la Loire qui coule plus au nord ni le prestige des villes universitaires. Ce qu’elle a en revanche, c’est une certaine façon d’exister, tranquille, obstinée, enracinée. Les habitants de Châteauroux ne font pas de bruit. Ils travaillent. Ils gardent leurs secrets bien au chaud, comme on garde une bouteille de vin derrière les bocaux de cornichons. En 1977, la ville comptait un peu plus de 50 000 habitants. L’usine textile Balsan, qui avait longtemps fait battre le cœur économique de la région, déclinait depuis plusieurs années et les rumeurs de fermeture alimentaient les conversations des bistrots du centre-ville. Les fils de famille qui auraient autrefois repris l’entreprise paternelle regardaient désormais vers Paris, vers Lyon, vers ailleurs.

La génération d’après-guerre avait construit. Leurs enfants, nés dans l’opulence relative des Trente Glorieuses, ne savaient pas toujours quoi faire de cet héritage. Gilbert était l’un d’eux, né en mars 1951. Il était le fils unique de Bernard Aubert, représentant de commerce pour une maison de quincaillerie de Bourges, et de Paulette Aubert, née Renard, couturière à domicile dont les doigts habiles passaient 12 heures par jour à transformer des coupons de tissu en robes de communion et en trousseaux de mariée. Il vivait rue du Maréchal Foch, dans une maison de deux étages aux volets gris-bleu avec un jardin derrière qui donnait sur une ruelle pavée. Simone, la mère de Paulette, vivait à 200 m de là, rue des Acacias. Elle était venue s’installer près de sa fille après la mort de son mari en 1968 et depuis, elle faisait partie du paysage familial avec la même évidence qu’une armoire normande.

Elle allait chercher Gilbert à l’école primaire le jeudi quand Paulette avait trop d’ouvrage. Elle lui apprenait à jouer aux cartes. Elle lui racontait la guerre. Non pas les combats, mais les petites ruses du quotidien, les façons d’être invisibles, les silences qui sauvaient des vies. Gilbert avait grandi avec ce double héritage, la rigueur tranquille de son père et l’intelligence pratique de sa grand-mère, et il était devenu un homme de taille moyenne, aux cheveux bruns légèrement ondulés, avec une façon de regarder les gens qui donnait l’impression qu’il pesait chaque mot avant que vous l’ayez prononcé. Pas méfiant, attentif. Il y a une différence. Après le baccalauréat obtenu de justesse en 1969 dans les remous de mai 68 qui avaient agité même le lycée Rollinat, il avait fait une tentative de cursus en droit à Poitiers, abandonné au bout de 2 ans.

Il était revenu à Châteauroux avec la vague intention de trouver sa voie et la certitude que cette voie n’était pas tracée d’avance. Il avait travaillé quelques mois dans le commerce de son père, quelques mois dans le bâtiment et finalement s’était installé comme représentant indépendant pour plusieurs maisons de matériel agricole. Ce métier de nomade qui l’envoyait chaque semaine sur les routes de l’Indre, de la Creuse et de la Haute-Vienne lui convenait. Il était fait pour bouger. En septembre 1974, il avait épousé Françoise Mercier, fille d’un pharmacien d’Argenton-sur-Creuse. Elle avait 22 ans, lui 23. Paulette avait pleuré à la cérémonie de l’église Saint-Martial.

 

De joie, disait-elle. Mais Simone, qui la connaissait mieux que personne, avait vu autre chose dans ses larmes. Un pressentiment peut-être, ou simplement la conscience que quelque chose d’un peu trop parfait attend toujours d’être dérangé. Françoise était une femme posée, organisée, qui avait de la comptabilité une maîtrise que son mari admirait sans pouvoir l’imiter. Elle tenait les comptes du ménage avec une précision qu’il aurait été incapable de reproduire. Ils s’installèrent dans un appartement, rue de la Victoire, au deuxième étage d’un immeuble aux volets bordeaux. Et dans les premières années, tout sembla bien se passer. Gilbert travaillait beaucoup, était souvent absent en semaine, mais rentrait le vendredi soir avec des histoires de route et parfois une bouteille de Quincy ou de Menetou-Salon acheté à un agriculteur de passage.

Leur fils Thierry naquit en janvier 1976. Gilbert avait alors 24 ans. Il disparut 19 mois plus tard. Le vendredi 14 octobre 1977 était un jour ordinaire. Gilbert était parti le lundi matin comme d’habitude avec sa Renault 12 break couleur beige et sa mallette de catalogues. Il avait embrassé Françoise dans l’encadrement de la porte, tapé deux fois le front de son fils endormi dans son berceau. Thierry avait 18 mois et dormait encore la nuit entière, ce qui était une bénédiction pour tout le monde

 

. Et il avait descendu l’escalier en sifflotant quelque chose qu’elle n’avait pas reconnu. Elle n’avait pas remarqué qu’il avait pris une deuxième valise, pas une grosse. Un sac de voyage en toile kaki qu’il emportait parfois pour les déplacements de plusieurs jours. Elle ne l’avait pas vu partir avec ce sac. Ce n’est que bien plus tard, en faisant le tour de l’appartement, qu’elle avait réalisé qu’il n’était plus dans le placard.

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