Les maîtresses des plus hauts dignitaires nazis – Les femmes qui ont couché avec le mal
Le jour où l’on enterra Hedwig sous son nom de seconde épouse, la pluie tomba sur la Bavière avec une obstination presque personnelle, comme si le ciel lui-même refusait d’accorder à cette morte une sortie tranquille. La terre gorgée d’eau s’effondrait par plaques autour du caveau, les parapluies noirs se heurtaient, les chaussures s’enfonçaient dans la boue, et personne, pas même le prêtre, n’osa prononcer à voix haute le nom qui flottait pourtant au-dessus de tous les fronts comme une condamnation. On enterrait Hedwig Burwitz, disait-on. Mais sous les manteaux sombres, dans les regards qui se dérobaient, chacun savait qu’on enterrait aussi Hedwig Potthast, la maîtresse d’Heinrich Himmler, et qu’avec elle descendait sous la pierre une part honteuse, gluante, inachevée du Reich.
Le vrai scandale n’éclata pas au cimetière.
Il attendit le retour à la maison.
Dans la salle à manger, la nappe blanche avait été dressée avec un soin qui ressemblait à une provocation. Il y avait du café, un gâteau aux pommes, des tasses en porcelaine, le service des jours où l’on prétend être une famille normale. Helge, raide comme un militaire à la retraite, ne touchait à rien. Nanette avait retiré ses gants noirs, et ses doigts tremblaient si fort qu’elle renversa une cuillère. Son fils adolescent, Lukas, observait les adultes avec cette dureté silencieuse des enfants qui sentent qu’on leur ment depuis toujours.
Ce fut lui qui trouva la boîte.
Elle était cachée dans le buffet du salon, derrière des nappes amidonnées et des serviettes brodées. Une boîte en carton gris, attachée d’un ruban défait. Lukas l’apporta sans comprendre, triomphant d’abord, puis méfiant en voyant les visages blanchir.
— C’était derrière les assiettes, dit-il. Il y a des lettres.
Walter, le veuf d’Hedwig, se leva si brusquement que sa chaise racla le parquet.
— Donne-moi ça.
Mais Nanette fut plus rapide. Elle arracha la boîte des mains de son fils, le couvercle céda, et les lettres se répandirent sur la table comme si quelqu’un avait éventré un animal ancien. Des enveloppes jaunies, des feuillets pliés, des photos, un acte notarié, et, au milieu, cette signature que personne ne put éviter.
Heinrich.
Personne ne parla pendant plusieurs secondes. On entendit seulement la pluie contre les vitres et la machine à café qui émettait par intervalles un souffle étouffé.
Lukas prit un papier. Il lut à mi-voix, buta sur l’allemand, puis releva les yeux.
— C’est… mon arrière-grand-père ?
Walter s’efforça de reprendre contenance.
— Ce sont de vieux documents. Rien qui concerne les enfants.
— Les enfants ? répéta Nanette avec un rire sec. Toute notre vie a concerné les enfants. Toute sa vie à elle a consisté à fabriquer du silence pour protéger les enfants.
Helge tapa du poing sur la table.
— Ça suffit.
— Non, justement, dit-elle en se tournant vers lui. Ça n’a jamais suffi. Ni en 1945. Ni quand elle nous a appris à baisser la voix dès qu’un journaliste passait près de la maison. Ni quand elle a interdit qu’on écrive le prénom de notre père. Ni quand elle a prétendu qu’il fallait “laisser le passé dormir”, alors que ce passé n’a jamais dormi. Il a mangé chaque repas avec nous.
Lukas, livide, regardait tour à tour sa mère et son oncle.
— Qui était-il ?
Helge ferma les yeux. Walter murmura un “pas maintenant” sans conviction. Mais l’adolescent insista, plus fort :
— Qui était-il ?
Alors Nanette prit une lettre, la déplia, et sa voix, d’abord brisée, devint d’une netteté effrayante.
— C’était Heinrich Himmler. Le chef de la SS. L’un des hommes les plus criminels du siècle. Et il écrivait à ma mère des mots d’amoureux pendant que l’Europe brûlait.
Le garçon recula d’un pas comme s’il avait reçu une gifle.
Ce fut là que la famille se déchira vraiment. Walter accusa Nanette de salir une morte le jour même de ses obsèques. Helge cria qu’on n’avait pas le droit de juger Hedwig sans avoir vécu sa peur. Nanette répondit qu’il ne s’agissait pas de juger une femme morte, mais de sauver les vivants du poison du mensonge. Puis Lukas posa une question si simple, si nue, qu’elle transperça le vacarme comme une lame.
— Est-ce qu’elle l’aimait ?
Personne ne sut quoi répondre.
La pluie redoublait. Sur la table, les lettres restaient ouvertes, offertes, obscènes. Une photographie glissa jusqu’au bord : Hedwig, jeune, souriante, coiffée avec soin, dans un jardin d’été. Au dos, quelques mots à l’encre pâlie : “À mes enfants, pour qu’un jour le silence ne vous dévore pas comme il m’a dévorée.”
Nanette s’assit lentement. Elle comprit que la journée ne faisait que commencer.
Et qu’il faudrait, enfin, raconter.
I. Avant la chute, il y eut les salons
En 1936, quand Hedwig Potthast entra au service d’Heinrich Himmler comme secrétaire, elle ne ressemblait ni à une conspiratrice ni à une héroïne tragique. Elle ressemblait à ces jeunes femmes que l’Allemagne fabriquait alors avec un soin maniaque : correctes, discrètes, appliquées, croyant encore que l’ordre était une vertu et que la discipline pouvait servir le bien. Elle avait travaillé auparavant dans l’orbite de la Gestapo, mais ce n’était pas, dans ces années-là, le signe de l’horreur pour ceux qui vivaient à l’intérieur du système. C’était le signe d’un avancement, d’une confiance accordée, d’un avenir.
Tout avait été fait, sous le Reich, pour anesthésier les consciences derrière les mots de devoir, de stabilité, de grandeur nationale. On apprenait aux femmes qu’elles devaient être solides sans être visibles, fidèles sans poser de questions, fécondes sans exiger de place. On leur remettait des distinctions pour leur maternité comme on distribue des médailles à des soldats. On glorifiait le foyer comme une frontière sacrée, tandis que les hommes administraient la violence au-dehors.
Hedwig n’était pas naïve au sens enfantin du terme. Elle voyait l’ambition, elle devinait la cruauté, elle sentait la peur qu’inspirait l’homme pour lequel elle travaillait. Mais elle appartenait à une époque où les femmes avaient appris à découper la réalité en compartiments étanches : d’un côté, l’homme public ; de l’autre, la voix privée, les attentions, les confidences. Or Himmler, dans l’intimité, savait se rendre d’une banalité presque rassurante. Il parlait de santé, de fatigue, de discipline, de famille. Il téléphonait avec une régularité de mari méticuleux. Il écrivait en soulignant l’importance des choses ordinaires. C’était peut-être là le plus terrifiant : la manière dont l’horreur savait porter des pantoufles…